Toyota, Nissan et Panasonic augmentent leurs salariés au Japon

Les idéologues du capitalisme décadent - La banqueroute des économistes bourgeois de gauche - Par Joseph Seymour et Bruce André (2 - 2) Janvier 2018

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La structure de l’étude historique de la croissance de l’économie américaine qu’a faite Gordon se base sur le concept de trois révolutions industrielles successives. La première (la RI n° 1) découlait d’inventions survenues entre 1770 et 1820, principalement la machine à vapeur et ses retombées – le chemin de fer, le bateau à vapeur et le passage du bois au fer et à l’acier. La deuxième (la RI n° 2) découlait de techniques développées à la fin du XIXe siècle, notamment l’électricité et le moteur à combustion interne. La troisième (la RI n° 3), qui a commencé dans les années 1960, était centrée sur les nouvelles technologies de l’information et de la communication (TIC), comme les ordinateurs et les smartphones.
Pour Gordon, la cause fondamentale du ralentissement de la croissance de l’économie américaine ces dernières décennies a été l’atténuation des effets de la deuxième révolution industrielle et la puissance insuffisante de la troisième :
« La diminution de près de moitié de l’augmentation de la productivité reflète l’essoufflement de la stimulation de la production engendrée par les grandes inventions de la RI n° 2. Celle qui lui a succédé, la RI n° 3 orientée vers les TIC, a été suffisamment puissante pour provoquer un redressement tendanciel de la croissance de la productivité, qui a atteint en moyenne 2,05 % pendant la décennie 1995-2004. Mais la capacité des innovations liées aux TIC à stimuler la croissance de la productivité s’est essoufflée après 2004. »
Gordon ne considère jamais la possibilité que certaines innovations techniquement progressistes pourraient ne pas être transformées en marchandises commercialisées massivement parce qu’il n’est pas rentable de le faire. Nous reviendrons plus loin sur son insistance que l’informatisation et les nouvelles technologies numériques en général ne pourront pas à l’avenir augmenter la productivité du travail de façon significative. En fait, il soutient que ces technologies ont pour l’essentiel épuisé leur potentiel.
Examinons pour le moment le postulat implicite de Gordon que toutes les nouvelles marchandises commercialisées massivement étaient plus efficaces que celles qu’elles ont remplacées, et qu’elles ont augmenté le niveau de vie de la population. En particulier, intéressons-nous au remplacement partiel du tramway, du métro et du train surélevé électrifiés par l’automobile, un processus qui a démarré entre 1910 et 1930. Gordon analyse de façon détaillée cette transition d’un moyen de transport des personnes à un autre. Mais il n’essaie pas de comparer leur efficacité technico-économique. Les métros et les trains surélevés électrifiés dépensaient-ils plus ou moins de ressources économiques par passager-kilomètre que des Ford T ? Et si la réponse est moins, où est donc l’avantage de l’automobile ?
Gordon reconnaît que le développement de l’automobile n’a pas simplement été le résultat du fonctionnement du capitalisme de « libre marché ». La politique gouvernementale a été un facteur causal très important :
« Le gouvernement avait pour politique d’encourager l’étalement urbain, sapant la viabilité financière des transports urbains et des trains de voyageurs. Avant même la Deuxième Guerre mondiale, les politiques publiques étaient biaisées en faveur de l’automobile, avec la construction de rues et d’autoroutes sur fonds publics tandis que les transports urbains et les transports ferroviaires interurbains devaient fonctionner comme des sociétés privées autosuffisantes. Au début, on construisit beaucoup de routes en émettant des obligations dont les intérêts étaient remboursés par les impôts fonciers locaux, de sorte que le propriétaire d’une voiture et l’usager des transports publics payaient la même chose pour construire un système routier qui rendait la voiture toujours plus attractive par rapport aux transports collectifs. »
Toutefois, Gordon ne se prononce pas sur la question de savoir si la politique gouvernementale favorisant les déplacements en voiture aux dépens des transports publics de masse était rationnelle économiquement et bénéfique socialement. Et il n’explique pas non plus pourquoi les autorités nationales et locales ont mené cette politique en faveur de la voiture. La réponse, bien sûr, tient principalement à la course au profit des capitalistes : les politiciens bourgeois impliqués étaient liés aux propriétaires des grandes entreprises automobiles, comme Henry Ford et Alfred P. Sloan (le PDG de General Motors), ainsi qu’aux industries du caoutchouc et du pétrole qui fabriquaient les pneumatiques et l’essence.
Lutte de classe et réduction du temps de travail
Gordon déclare que son livre « n’étudie pas seulement le niveau de vie du point de vue du consommateur ; il examine aussi la qualité des conditions de travail, tant à la maison qu’à l’extérieur ». Gordon s’en tient à son thème principal : la population américaine a connu pendant la première moitié du XXe siècle une amélioration qualitative de ses conditions de vie quotidiennes. Il cite la réduction de la semaine de travail, qui est passée de 60 heures au début du XXe siècle à 41 heures en 1950. Mais sa vision du monde de bourgeois de gauche l’aveugle : il passe à côté à la fois de la cause fondamentale de ce changement majeur dans la vie des travailleurs et des limitations inhérentes de son impact sur leur qualité de vie.
Selon Gordon, la réduction moyenne de la semaine de travail résultait d’un intérêt partagé entre les propriétaires des entreprises et leurs ouvriers – que la main-d’œuvre soit bien reposée et en bonne santé. Il écrit :
« Les interprétations de la tendance à la réduction du temps de travail se focalisent sur l’opinion largement partagée, à la fois du côté des dirigeants des entreprises et de celui des syndicats, que cette réduction améliorerait les performances des travailleurs et ferait augmenter la production. Une augmentation de la productivité et des salaires rendait possible une réduction progressive du temps de travail, car les semaines de 60 ou 72 heures avaient créé une classe ouvrière masculine complètement épuisée. »
A l’appui de cette analyse, Gordon invoque la législation adoptée pendant l’« Ere progressiste » [1897-1920] et le New Deal des années 1930.
En fait, la semaine de 40 heures a été arrachée par des décennies de batailles de classe féroces et souvent sanglantes menées par le mouvement ouvrier. L’agitation pour la journée de huit heures et pour les syndicats menée par la classe ouvrière industrielle naissante conduisit à la grande grève des chemins de fer de 1877, qui fut brutalement réprimée par l’armée. Lors du massacre de Haymarket, en 1886, la police de Chicago attaqua les ouvriers qui manifestaient pour la journée de huit heures et arrêta huit militants syndicaux anarchistes qui furent ensuite emprisonnés ou exécutés après un procès truqué. Lors de la grève dite des Petites Aciéries en 1937, dont l’une des revendications était la semaine de 40 heures, la police assassina dix ouvriers devant les grilles de l’usine Republic Steel, dans le Sud de Chicago – une tuerie qui est passée dans l’histoire sous le nom du « massacre de Memorial Day » [journée en l’honneur des soldats américains morts au combat].
Aujourd’hui ont passé plusieurs décennies de guerre de classe unilatérale, menée par la bourgeoisie, et de reculades d’une bureaucratie syndicale bornée. La semaine de 40 heures a été progressivement grignotée. Le temps de travail hebdomadaire moyen pour les salariés américains à plein temps est aujourd’hui d’environ 47 heures, près d’une journée de travail supplémentaire de huit heures par semaine. Environ un salarié à plein temps sur cinq travaille 60 heures ou plus par semaine, alors que des millions de travailleurs sont au chômage ou obligés de travailler à temps partiel.
Les travailleurs doivent lutter pour une diminution de la semaine de travail sans perte de salaire, en liant le combat pour des conditions de travail décentes à la lutte pour un emploi pour tous. Une semaine de travail de 30 heures, payées 40, et le partage du travail disponible entre toutes les mains, serait un grand pas pour résoudre à la fois le chômage et les graves problèmes de sécurité dus à la fatigue et au manque de personnel.
Les capitalistes objecteront bien sûr que de telles revendications ne sont pas réalistes – du moins, s’ils doivent préserver leur indécente richesse. De fait, les besoins vitaux de la classe ouvrière se heurtent à l’incapacité du système capitaliste à les satisfaire. La lutte des travailleurs est nécessaire pour obtenir une part un peu plus grande de la richesse sociale contre une classe dirigeante capitaliste déterminée à maximiser ses profits. Mais cela n’apportera pas la solution. L’objectif doit être une société d’un genre complètement différent, une Amérique ouvrière où les richesses productives auront été arrachées des mains de l’infime minorité que représente l’élite capitaliste et mises à la disposition de l’immense majorité de la population. Pour construire une telle société, il faudra que la classe ouvrière, sous la direction d’un parti révolutionnaire, renverse le pouvoir de la classe capitaliste par une révolution socialiste et instaure un gouvernement ouvrier.
Travail et qualité de vie
Comme les batailles de classe qui ont arraché la semaine de 40 heures, l’érosion continue de cet acquis syndical historique depuis la fin des années 1970 est pour Gordon un livre fermé de sept sceaux. Pourtant, même si l’on accepte sa focalisation sur la première moitié du XXe siècle, quand la semaine de travail est passée de 60 à 40 heures, cet acquis représentait en fait quelque chose de moins qu’un changement qualitatif dans la vie des travailleurs américains. Même si Gordon déplore la montée des inégalités de revenus aux Etats-Unis ces dernières décennies, il ne traite pas et ne reconnaît même pas une inégalité plus fondamentale dans toutes les sociétés capitalistes à toutes les époques : celle entre, d’une part, l’immense majorité de ceux qui doivent accomplir ce que Marx appelait du « travail aliéné » pour obtenir les moyens de subsistance nécessaires à eux-mêmes et à leur famille, et, d’autre part, les quelques privilégiés qui peuvent se consacrer à un travail créatif et gratifiant.
Dans la préface de The Rise and Fall of American Growth, Gordon raconte que son intérêt pour les variations des taux de croissance économique et de la productivité du travail tout au long de l’histoire américaine remonte aux années où il était étudiant en économie au Massachusetts Institute of Technology au milieu des années 1960. Les recherches qu’il a menées pour écrire son livre ont été entreprises pour satisfaire sa curiosité intellectuelle, pas parce qu’il devait gagner sa vie. Mais très peu de gens peuvent s’offrir le luxe de travailler pour satisfaire leur curiosité intellectuelle ou exprimer leurs impulsions créatrices.
Voyons par exemple les employés des Presses universitaires de Princeton, qui ont transformé le manuscrit de Gordon en pages imprimées d’un livre. Certes, ils utilisent des techniques radicalement différentes de celles qu’employaient leurs prédécesseurs dans les années 1920, qui mettaient en page les livres des économistes éminents de l’époque comme Irving Fisher ou Wesley C. Mitchell. Et ils travaillent dans des locaux plus confortables. Pourtant, ils font le même type de travail pour les mêmes raisons personnelles : pour gagner leur vie.
En lisant le livre de Gordon, on pourrait conclure que la semaine de 40 heures et l’année de travail d’un peu plus de 11 mois comme aux Etats-Unis représentent le niveau le plus avancé que puisse atteindre la société pour ce qui est du temps de travail nécessaire fourni par ses membres. Mais dans une économie socialiste planifiée, il serait possible, grâce à une augmentation progressive et en forme de cercle vertueux de la productivité du travail, de réduire de façon radicale le temps de travail total nécessaire pour produire à la fois les moyens de production et les biens de consommation. En l’espace de seulement quelques générations, les gens ne travailleraient plus que, disons, 20 heures par semaine et six mois par an. Tout le monde aurait à la fois le temps disponible et l’accès aux ressources matérielles et culturelles nécessaires pour acquérir les connaissances scientifiques et techniques aujourd’hui réservées à une élite privilégiée. Il y a plus d’un siècle et demi de cela, Marx envisageait ainsi la société communiste de l’avenir :
« Le temps libre – qui est aussi bien temps de loisir que temps destiné à une activité supérieure – a naturellement transformé son possesseur en un sujet différent, et c’est en tant que tel qu’il entre alors dans le procès de production immédiat. Ce dernier est à la fois discipline, si on le considère dans la perspective de l’homme en devenir, et en même temps exercice pratique, science expérimentale, science matériellement créatrice et s’objectivant, dans la perspective de l’homme tel qu’il est au terme de ce devenir, dans le cerveau duquel existe le savoir accumulé de la société.
– Manuscrits de 1857-1858 (« Grundrisse »)
Dans la société communiste de l’avenir, il y aura une augmentation considérable du nombre de personnes capables de développer des innovations techniques, à la mesure des héros du passé célébrés par Gordon, comme Thomas Edison, Karl Benz (l’inventeur de l’automobile) ou Guglielmo Marconi (un des pionniers de la radio).
La Deuxième Guerre mondiale : un exemple de capitalisme d’Etat
Pour des marxistes, la partie la plus intéressante du livre de Gordon est son analyse du « grand bond en avant » de la productivité du travail qui a eu lieu pendant la Deuxième Guerre mondiale (1939-1945) et qui s’est poursuivi pendant les deux premières décennies de l’après-guerre. Gordon écrit en conclusion : « La Deuxième Guerre mondiale a sauvé l’économie américaine d’une stagnation séculaire, et un scénario hypothétique de croissance économique après 1939 qui n’inclurait pas la guerre serait lamentable dans le meilleur des cas. » C’est le seul moment de l’histoire américaine contemporaine où le développement d’unités de production utilisant de nouvelles techniques plus avancées ne fut pas déterminé par les anticipations de profits des dirigeants des grandes entreprises et des financiers de Wall Street. Pour vaincre ses ennemis capitalistes-impérialistes, le gouvernement américain – le comité exécutif de la classe dirigeante américaine dans son ensemble – décida et finança un programme sans précédent de construction d’usines et d’infrastructures industrielles.
On peut lire dans un ouvrage de référence sur l’histoire économique de la Deuxième Guerre mondiale :
« La période qui va de 1940 à 1944 a connu une expansion de la production industrielle aux Etats-Unis plus importante que pendant n’importe quelle période précédente […]. Entre 1940 et 1944, la production totale de produits manufacturés a augmenté de 300 %, et celle de matières premières d’environ 60 % . On estime que les investissements dans des usines et des infrastructures nouvelles, dont beaucoup d’investissements directs réalisés par le gouvernement, ont accru la capacité productive de l’économie de quelque chose comme 50 % . »
– Alan S. Milward, War, Economy and Society 1939-1945 (1977)
Les usines et autres infrastructures productives financées par le gouvernement furent mises gratuitement à la disposition des capitalistes privés, ce qui leur permit d’accroître fortement leurs profits pendant et après la guerre. Gordon écrit à ce sujet : « Bien que les investissements privés aient stagné dans la période 1930-1945, les investissements en capital financés par le gouvernement ont fait un bond en avant durant ces quinze années. Particulièrement notable fut la création de nouvelles usines payées par le gouvernement mais gérées par des entreprises privées pour produire du matériel et des fournitures militaires. »
Franklin Roosevelt et les autres chefs politiques de l’Etat impérialiste américain (par exemple le ministre de la Guerre Henry L. Stimson et le ministre du Trésor Henry Morgenthau) connaissaient les rouages intimes des grandes entreprises industrielles et des banques. Leur expérience de première main leur avait appris qu’ils ne pouvaient pas compter sur les mécanismes normaux du marché capitaliste pour maximiser la production d’armements en un minimum de temps. On donna donc aux grands industriels comme Henry Ford et Henry Kaiser l’assurance de profits garantis, grâce à la méthode dite du « prix de revient majoré » pour fixer les prix d’achat par l’Etat. On achetait à leurs entreprises les cuirassés, les bombardiers, les tanks, etc., en leur payant un montant correspondant au prix de revient qu’elles déclaraient, plus une marge bénéficiaire supplémentaire. Sur toute la durée de la guerre, les profits après impôts des entreprises industrielles augmentèrent de 120 %.
Bien plus important de par ses effets économiques à long terme fut le financement direct par le gouvernement de la construction d’usines et autres infrastructures industrielles. Gordon souligne que le nombre de machines-outils (l’ingrédient essentiel d’une économie industrielle) doubla entre 1940 et 1945, et que « presque toutes ces nouvelles machines-outils furent financées par le gouvernement et non par des entreprises privées ». La gigantesque chaîne d’assemblage de bombardiers construite par Ford à Willow Run, dans le Michigan, fut financée par 1e gouvernement. Il en fut de même de grands oléoducs, toujours en service aujourd’hui, construits pour relier les champs pétroliers du Texas au nord-est des Etats-Unis. En outre, les principales technologies à la base de la « troisième révolution industrielle » de Gordon, à partir des années 1960, tiraient aussi leur origine des recherches de l’armée américaine pendant la Deuxième Guerre mondiale. Le prototype des gros ordinateurs, l’ENIAC (Electronic Numerical Integrator and Computer), fut développé par des savants et des ingénieurs de l’université de Pennsylvanie employés par le ministère de la guerre.
Quand l’Etat capitaliste-impérialiste américain maximisait la production, la productivité du travail et l’innovation technologique, c’était pour semer la mort et la destruction chez d’autres peuples. La percée scientifique et technique peut-être la plus importante du XXe siècle, la maîtrise de l’énergie nucléaire, fut utilisée pour incinérer la population civile des villes japonaises d’Hiroshima et de Nagasaki.
Gordon contre les « techno-optimistes »
Dans son livre, Gordon désigne comme son adversaire principal un courant intellectuel qu’il a baptisé les « techno-optimistes » – ceux qui prévoient que des techniques nouvelles, comme la robotique et l’intelligence artificielle, amèneront l’économie américaine à l’orée d’une vague de croissance économique. Comme Gordon, ces techno-optimistes (parmi lesquels Joel Mokyr, un de ses collègues à la Northwestern University, ainsi qu’Andrew McAfee et Erik Brynjolfsson au MIT) sont convaincus que c’est avant tout l’innovation technique qui détermine l’évolution de la société. Le désaccord porte sur deux questions très différentes. L’une concerne la sphère de la consommation immédiate, l’autre la sphère de la production dans l’avenir.
Gordon argumente que l’effet des nouvelles technologies de l’information et de la communication sur la qualité de la vie quotidienne a été relativement limité comparé aux innovations et inventions majeures de 1870 à 1970. Celles-ci vont de l’eau courante, de l’éclairage électrique et du chauffage central à l’automobile, aux avions et à la télévision :
« Il y a certes des innovations continuelles depuis 1970, mais elles ont un impact moindre qu’auparavant ; elles sont focalisées sur l’industrie du divertissement et les technologies de l’information et la communication (TIC) ; les avancées dans plusieurs dimensions du niveau de vie liées à l’alimentation, à l’habillement, à l’électroménager, au logement, aux transports, à la santé et aux conditions de travail sont moins rapides qu’avant 1970. »
A un autre niveau, la controverse entre Gordon et les techno-optimistes porte sur la « futurologie » : la plus ou moins grande probabilité que de nouvelles technologies avec un fort potentiel de transformation soient développées et adoptées à une large échelle dans un avenir proche. Des deux côtés, on considère implicitement que le capitalisme est le meilleur système pour encourager l’innovation technique. Des deux côtés, bien sûr, on écarte d’un revers de main la perspective d’une économie collectivisée et planifiée.
Mokyr a publié en 2014 un article intitulé « Le prochain âge des inventions : l’avenir de la technique est plus radieux que ne veulent l’admettre les pessimistes ». Il s’y enthousiasme pour les super-ordinateurs, l’impression 3-D, le génie génétique et autres merveilles. Il ne parle cependant nulle part de salaires, de coûts de production, de marchés ou de profits. Ces catégories fondamentales qui gouvernent la production capitaliste et les investissements dans les nouvelles technologies sont semblablement absentes de son article « Notre avenir économique est-il derrière nous ? » (29 novembre 2016), une brève polémique contre le dernier livre de Gordon. Au cas improbable où Mokyr serait nommé PDG d’Apple ou de General Electric, ces entreprises risqueraient la faillite. S’il suivait ses propres recommandations, Mokyr utiliserait les équipements les plus avancés et par conséquent les plus coûteux, sans se demander si cela augmenterait les coûts de production au-delà de ceux des entreprises concurrentes.
Dans son article de 2014, Mokyr avance un argument économique à l’appui du techno-optimisme : « Une deuxième raison pour laquelle le progrès technique se poursuivra à un rythme soutenu est liée à l’émergence d’un marché mondial concurrentiel, qui encouragera la dissémination des nouvelles technologies à partir de leur lieu d’origine vers de nouveaux utilisateurs qui ne souhaiteront pas rester en arrière. » En fait, l’expansion du commerce international et de l’exportation des capitaux ne constitue guère un encouragement sans ambiguïté au développement technique. A l’époque impérialiste, l’économie internationale se heurte aux mêmes Etats-nations sur lesquels les impérialistes basent leur pouvoir, et qui constituent un obstacle au développement des forces productives de l’humanité. La production en Europe, au Japon et à certains endroits en Asie utilise effectivement des méthodes modernes. Mais le fait qu’il existe un immense réservoir de main-d’œuvre bon marché disponible dans le sous-continent indien, en Extrême-Orient et en Amérique latine a tendance à inhiber les investissements dans des technologies permettant d’économiser la main-d’œuvre, que ce soit dans le tiers-monde ou dans les centres impérialistes.
Quand les entreprises industrielles américaines ou européennes transfèrent leurs activités industrielles dans des pays pauvres, elles ont souvent tendance à utiliser des méthodes de production avec une intensité capitalistique moindre. Prenons l’industrie de l’habillement. La technique existe pour pouvoir produire des vêtements dans des usines hautement automatisées à forte intensité capitalistique, mais les entreprises trouvent qu’il est meilleur marché d’employer des ouvriers dans des néocolonies opprimées comme le Bangladesh; ces ouvriers sont payés quelques cents pour coudre des vêtements dans des conditions de travail plus proches du XIXe que du XXIe siècle.
Dans les pays du « premier monde », les connaissances scientifiques et techniques actuelles ne sont pas non plus utilisées d’une façon rationnelle et bénéfique pour la société, et dans de nombreux cas elles sont délibérément employées de manière néfaste. Prenons la recherche médicale : d’importants moyens sont consacrés au traitement de la calvitie et des troubles de l’érection, tandis qu’on investit des sommes dérisoires dans de nouveaux médicaments et de nouveaux vaccins contre des maladies tropicales potentiellement mortelles.
Rien qu’aux Etats-Unis, environ 23 000 personnes meurent chaque année d’infections dues à des bactéries résistantes aux antibiotiques. Selon une étude financée par le gouvernement britannique, d’ici le milieu du XXIe siècle jusqu’à dix millions de personnes pourraient être tuées chaque année par des bactéries résistantes si l’on ne découvre pas de nouveaux traitements. Mais malgré ce besoin social urgent, la plupart des grandes sociétés pharmaceutiques internationales ont depuis longtemps arrêté le développement de nouveaux antibiotiques en invoquant des retours sur investissement insuffisants.
De même, environ 25 millions d’Américains souffrent de ce qu’on appelle des maladies rares, comme la maladie de Charcot, la mucoviscidose ou la drépanocytose, une maladie qui touche principalement les Noirs. Mais les investissements dans la recherche de traitements pour ce genre de maladies sont notoirement insuffisants, alors même que la recherche sur les maladies rares a souvent ouvert des voies prometteuses pour le traitement de maladies plus répandues. Le Centre pour le journalisme médical de l’université de Californie du Sud explique ainsi les réticences des sociétés pharmaceutiques : « La plupart des gens disent qu’investir dans le traitement des maladies rares – qui touchent des dizaines de milliers de personnes – n’est pas rationnel commercialement. »
Mokyr, McAfee, Brynjolfsson et compagnie, faisant fi des lois qui gouvernent le mode de production capitaliste, anticipent dans un avenir proche un bond qualitatif de la productivité grâce à l’utilisation de « techniques brillantes ». Gordon accepte implicitement les limitations du système capitaliste en niant la possibilité même d’un tel scénario. Concernant la robotique, il écrit : « L’augmentation exponentielle de la vitesse et de la mémoire des ordinateurs va bien plus vite que la capacité des robots à reproduire les mouvements humains. » Il n’avance aucun argument pour expliquer pourquoi ce fossé ne pourrait pas être dans une large mesure comblé par de futures avancées des connaissances scientifiques et techniques. Il n’étudie pas les ressources actuellement consacrées à la recherche en robotique.
La plus grande partie de la recherche scientifique universitaire est directement financée par le gouvernement fédéral, et la plus grande partie des financements fédéraux sont à visée militaire. Le budget américain a consacré 6,5 milliards de dollars en 2016 à la recherche-développement par l’intermédiaire de la National Science Foundation, tandis qu’à lui seul le budget de recherche-développement de l’Armée de l’Air américaine se montait à près de 27 milliards. La recherche en sciences physiques, y compris la robotique, vise comme objectif ultime (même si ce n’est pas à court terme) à construire de meilleurs drones et autres machines destinées à faire exploser des cibles et à tuer des gens pour défendre les intérêts de l’impérialisme capitaliste. Le financement de la recherche en mathématiques vise à mettre au point des algorithmes pour préserver les secrets et les agissements de l’Etat et à déchiffrer les secrets des autres. On estime que la National Security Agency est le plus grand employeur de mathématiciens aux Etats-Unis.
A tous les niveaux, malgré sa soif d’innovation technique, le capitalisme n’est pas l’allié du progrès scientifique mais son ennemi. Qu’il s’agisse des lois sur la propriété intellectuelle, des incitations perverses du marché ou des dizaines de milliards dépensés pour développer des armes plus efficaces, le capitalisme oriente la recherche en fonction des intérêts de la classe dirigeante et de son appareil d’Etat. Si les mêmes ressources étaient consacrées à faire avancer la connaissance humaine, à augmenter le bonheur humain et à donner à l’humanité la maîtrise de son destin, ce qui pourrait être réalisé est presque inimaginable. Il faudra pour cela renverser le système capitaliste-impérialiste par une série de révolutions prolétariennes et jeter ainsi les bases d’une économie socialiste planifiée à l’échelle mondiale. C’est pour diriger le prolétariat dans cette lutte que la Ligue communiste internationale se bat pour reforger la Quatrième Internationale, le parti mondial de la révolution socialiste.
http://www.icl-fi.org/francais/lebol/223/economistes.html
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Etats-Unis : face aux attaques, le syndicat des dockers ILWU tient bon - Les leçons de la bataille de Longview

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Le Bolchévik nº 200 Juin 2012
Les membres de la section locale 21 du syndicat des dockers ILWU (International Longshore and Warehouse Union) ont commencé le 7 février à charger du blé à destination de la Corée du Sud. C’était le premier bateau à entrer dans le tout nouveau terminal ultramoderne de la firme céréalière EGT à Longview, dans l’Etat de Washington. Deux jours plus tard, les membres de la section 21 approuvaient par un vote une convention collective de cinq ans couvrant à la fois les techniciens de maintenance et les opérateurs du terminal. Les briseurs de grève de la section locale 701 du « syndicat » jaune Operating Engineers ont dégagé, et le syndicat ILWU a repris sa place. Ceci marque la fin de près de deux ans de confrontation entre d’un côté l’ILWU et de l’autre le géant céréalier EGT, avec derrière lui, en fin de compte, toutes les ressources de l’Etat capitaliste.
Nous saluons la combativité et la détermination des membres de l’ILWU qui ont lutté avec tant d’acharnement, et tout particulièrement ceux de la section locale 21. Dès le début de cette bataille, le syndicat et ses alliés ont mobilisé leurs forces avec des actions syndicales comme on n’en avait pas vues dans ce pays depuis des dizaines d’années. Des piquets de grève de masse ont été organisés pour bloquer les trains chargés de céréales à destination du terminal EGT. Les flics ont riposté par une campagne de harcèlement, d’intimidation et d’arrestations à répétitions visant les membres de l’ILWU et ceux qui les soutenaient. Robert McEllrath, le président de l’ILWU international, qui avait lui-même été molesté par les flics, appela à lever les piquets le 7 septembre dernier, après une attaque de la police contre les piquets de grève, et à attendre le soutien d’autres dockers. Le lendemain, les ports de toute la région étaient paralysés, et les membres de l’ILWU convergeaient sur Longview et donnaient à EGT, à ses sbires et aux flics briseurs de grèves un avant-goût de ce qu’est réellement la puissance du mouvement syndical. Pendant que les médias hostiles à la classe ouvrière criaient partout que des milliers de tonnes de céréales avaient été jetées sur les voies, EGT, avec le soutien du Conseil national du travail [l’inspection du travail] d’Obama, a porté l’affaire devant les tribunaux qui ont condamné le syndicat à payer plus de 300 000 dollars d’amendes.
La direction de l’ILWU international a reculé et s’est contentée de porter plainte devant les tribunaux capitalistes et de faire campagne pour un référendum pour obtenir la révocation du shérif du comté de Cowlitz. Plusieurs trains chargés de céréales entrèrent sans encombre dans le terminal où ils furent déchargés par des jaunes de la section locale 701 des Operating Engineers. Fin 2011, EGT avait commencé à organiser le chargement des céréales avec le soutien de l’appareil de « sécurité intérieure » de l’administration Obama. Le syndicat faisait maintenant face à la flottille de bateaux et d’hélicoptères armés des gardes-côtes qui avait été mobilisée pour escorter le premier bateau qui remonterait le fleuve Columbia vers le terminal EGT. Invoquant de précédentes actions « violentes » de l’ILWU, les gardes-côtes imposèrent une « zone de sécurité » temporaire autour du terminal et de tout bateau en approche, et proclamèrent qu’ils étaient autorisés à prendre toute mesure nécessaire pour la faire respecter. Toute violation de cette zone pouvait être sanctionnée par des amendes d’un maximum de 250 000 dollars et jusqu’à six ans d’emprisonnement.
Le conseil syndical central des comtés de Cowlitz et de Wahkiakum publia un « Appel à l’action » appelant les travailleurs et leurs alliés à se mobiliser à Longview lorsque arriverait le premier bateau. McEllrath écrivit à toutes les sections locales du syndicat ILWU pour les inviter à se préparer à des actions de protestation. Le mouvement populiste « Occupy » organisa des caravanes qui devaient converger vers l’Etat de Washington en longeant la côte Ouest des Etats-Unis. Aux quatre coins du pays, des syndicats et des conseils syndicaux particuliers votèrent des résolutions et envoyèrent des lettres de protestation contre le déploiement de l’armée américaine pour attaquer l’ILWU.
Une confrontation entre les forces militaires déployées par l’administration Obama et des syndicalistes et des activistes du mouvement Occupy aurait eu un impact négatif sur les perspectives politiques des démocrates pendant la campagne des élections présidentielles de 2012. Alors que se répandait la nouvelle de l’arrivée imminente du premier bateau, le gouverneur démocrate de l’Etat de Washington joua le rôle d’intermédiaire pour négocier un projet d’accord entre l’ILWU et EGT.
Le « partenariat » entre le mouvement ouvrier et le capital est un mensonge !
Le président de l’ILWU international salue aujourd’hui « le partenariat entre l’ILWU et EGT » comme le début de « nombreuses années de fonctionnement sécurisé et productif du site, et de stabilité de l’industrie de l’exportation céréalière dans le nord de la côte Ouest ». Mais toute la bataille de Longview apporte en elle-même un démenti à la bureaucratie syndicale quand celle-ci cherche à promouvoir un soi-disant « partenariat » entre les dockers et les propriétaires d’EGT – un mensonge au cœur de l’offensive des patrons et de leur Etat qui, en l’absence de presque toute riposte, a considérablement affaibli les syndicats dans ce pays.
Le secteur céréalier américain est le plus important et le plus rentable du monde. C’est une industrie dont le chiffre d’affaire se compte en dizaines de milliards de dollars. Sa « stabilité » signifie la flambée des prix des produits alimentaires, la famine et la mort pour des millions de personnes sur cette planète. L’approvisionnement mondial en céréales est contrôlé par une poignée de géants agro-industriels, notamment Cargill et Archer-Daniels-Midland, qui ont tous deux leur siège aux Etats-Unis. Leurs profits dans ce pays proviennent d’une exploitation de plus en plus intense de la classe ouvrière, raison pour laquelle EGT a fait tout ce qu’il pouvait pour casser l’ILWU dans son terminal de Longview. Il n’a pas réussi à le faire. L’organisation syndicale sur toute la côte Ouest a été préservée ainsi que les emplois dans le port de Longview, où le syndicat est actif depuis 80 ans.
Dan Coffman, président de la section locale 21 de l’ILWU, a déclaré à Workers Vanguard que le syndicat avait obtenu gain de cause sur sa revendication que la société cotise à la mutuelle et à la caisse de retraite gérées conjointement par l’ILWU et l’association patronale PMA (Pacific Maritime Association). EGT sera également tenu de payer au tarif des heures supplémentaires tout travail au-delà de huit heures par jour. Néanmoins, le fait qu’EGT puisse obliger des membres de l’ILWU à faire des journées continues de 12 heures constitue une réelle menace pour la santé et la sécurité des travailleurs. (La convention collective signée par l’ILWU et la PMA autorise au maximum des journées continues de 10 heures, et ceci uniquement si le bateau doit appareiller immédiatement.) De plus, EGT paiera le travail de nuit au tarif de jour et non un tiers plus cher, ce qui était auparavant la norme.
Le syndicat a également réussi à imposer, contre la volonté d’EGT, que les techniciens de maintenance et les autres travailleurs à l’intérieur du terminal soient intégrés à l’ILWU. Ces travailleurs étaient auparavant sélectionnés séparément par EGT parmi les membres de la section 21 et embauchés en tant que salariés « permanents », en dehors du bureau d’embauche syndical de la section 21. Ils devaient ensuite décider s’ils voulaient ou non être représentés par l’ILWU. Le recours à des permanents, dont l’emploi est garanti par contrat avec une compagnie maritime ou un manutentionnaire particulier, est depuis longtemps autorisé par la convention collective entre l’ILWU et la PMA. Ceci constitue une entorse au système du bureau d’embauche syndical et de l’affectation à tour de rôle aux bateaux. Ces acquis de la grève historique de 1934, dans laquelle l’ILWU a été forgé, sont conçus pour répartir équitablement le travail disponible entre les membres de l’ILWU. Coffman nous a également expliqué que le syndicat avait perdu sur sa revendication de fournir les opérateurs de la salle de contrôle du terminal EGT, ce qui signifie que le terminal sera piloté par EGT.
Au moment où les syndicats, comme celui de la fonction publique du Wisconsin, se font laminer par les attaques des capitalistes, le fait que l’ILWU de Longview ait réussi à tenir bon face à EGT est un vrai succès. Mais la bataille est loin d’être terminée. L’ILWU est toujours sous le coup d’une amende de plus de 300 000 dollars dont il a fait appel devant les tribunaux fédéraux. Même si les tribunaux ont acquitté certains des ouvriers arrêtés, plusieurs membres de l’ILWU sont toujours inculpés, y compris au pénal. L’ILWU et ceux qui le soutiennent doivent se battre pour que toutes ces inculpations soient levées ! Et la prochaine bataille sera menée contre les autres sociétés céréalières le 1er octobre, quand l’accord sur la manutention des céréales qui les lie à l’ILWU sera renégocié.
Le terminal EGT de Longview, qui a coûté 200 millions de dollars, est le premier terminal céréalier à être construit aux Etats-Unis depuis 25 ans. Il est équipé pour traiter une moyenne de 3 000 tonnes par heure, très au-delà des 750 à 2 500 tonnes par heure des autres silos-élévateurs du Nord de la côte Ouest. EGT, qui prévoit de charger entre 150 et 200 bateaux par an à Longview, est un conglomérat multinational qui associe la société Bunge North America, dont le siège est à Saint Louis, le Japonais Itochu Corporation et STX Pan Ocean, un armateur sud-coréen. Cette entreprise espère ainsi tirer de juteux profits de l’augmentation annoncée des exportations américaines de maïs, de blé et de soja vers l’Asie. Face à une telle concurrence, les autres exportateurs de céréales chercheront à faire payer leurs pertes par les membres de l’ILWU.
La manutention des céréales par l’ILWU au Nord de la côte Ouest, pour l’essentiel du transport en vrac, est couverte par des conventions collectives différentes de celle entre l’ILWU et la PMA, laquelle est dominée par des armateurs de navires porte-conteneurs. La convention collective ILWU-PMA expirera en 2014. La PMA va suivre de très près les négociations dans le secteur céréalier ; elle cherchera à les utiliser à son avantage contre l’ILWU. Avec l’achèvement, la même année, des nouveaux travaux d’élargissement du canal de Panama, la PMA jouera sur la crainte que les armateurs envoient leurs porte-conteneurs directement vers la côte Est au lieu de les décharger sur la côte Ouest et d’expédier les conteneurs par chemin de fer à travers le continent. Le terminal de la compagnie APM à Hampton Roads en Virginie, ouvert en 2007, est hautement automatisé en comparaison avec les ports de la côte Ouest. C’est le troisième plus grand terminal à conteneurs des Etats-Unis. Les armateurs des deux côtes cherchent à dresser le syndicat ILA (International Longshoremen’s Association), qui organise les dockers de la côte Est et du golfe du Mexique et dont la principale convention collective expire le 30 septembre prochain, contre l’ILWU qui est relativement plus puissante, dans une course au nivellement par le bas avec comme enjeu les emplois.
L’ILWU et l’ILA sont tous les deux des bastions syndicaux de plus en plus isolés dans un océan de travailleurs non syndiqués avec des salaires bas dans la chaîne sans cesse plus développée du commerce mondial, que ce soit les camionneurs des ports, les travailleurs des entrepôts et des infrastructures ferroviaires intermodales ou les marins sur les cargos géants. L’érosion de la puissance des syndicats de dockers a aussi été amplifiée par la soumission de leurs directions à la compétitivité et aux intérêts nationaux des capitalistes qui dirigent l’Amérique. Ce qu’on a vu dans les piquets de grève de masse et les autres actions menées à Longview, c’est la puissance des travailleurs unis sur la base de leurs propres intérêts de classe dans la lutte contre les employeurs. Mais cette combativité initiale s’est heurtée de plein fouet à la collaboration de classes des dirigeants traîtres du syndicat.
Les lignes de front d’une bataille de classe internationale
La direction de l’ILWU a présenté la lutte contre EGT comme celle d’une petite communauté contre une multinationale « étrangère ». Il s’agissait au contraire d’une bataille de classe opposant les ouvriers aux propriétaires capitalistes d’EGT. Dans une bataille de ce genre, les propriétaires peuvent s’appuyer sur les forces de l’Etat capitaliste, qui est là précisément pour défendre leurs intérêts, depuis les flics « îlotiers » jusqu’aux forces du Département de la sécurité intérieure et l’armée, en passant par les shérifs. La puissance des travailleurs vient de leur organisation collective et de leur capacité d’arrêter la production et de bloquer le flot des profits. Pour utiliser cette force, les actions de solidarité entre différents syndicats et avec les travailleurs au niveau international sont cruciales. Et elles le sont d’autant plus avec les livraisons « juste à temps » et l’interconnexion croissante de la production mondiale. C’est précisément parce qu’elles sont particulièrement efficaces que des actions telles que le refus de charger ou décharger des cargaisons et les grèves de solidarité ont été déclarées illégales.
Comme dans n’importe quel conflit, la question de qui gagne et qui perd est décidée par la force relative des camps qui s’affrontent. La puissance du syndicat résidait dans sa capacité à bloquer l’entrée ou la sortie des céréales au terminal EGT. En pleine saison de récolte céréalière, à la fin de l’été et au début de l’automne, EGT était particulièrement vulnérable. L’ILWU avait un besoin urgent du soutien de la puissance et de la solidarité d’autres syndicats, et tout particulièrement ceux de la chaîne du transport des cargaisons céréalières d’EGT.
Tout au début, le syndicat et ses alliés ont mobilisé des piquets de masse qui ont bloqué les trains qui transportaient des céréales. Ces trains étaient conduits par des membres du syndicat des conducteurs de locomotive BLE (Brotherhood of Locomotive Engineers), affilié à la confédération des Teamsters. Lorsque l’ILWU dut céder du terrain face à une répression policière massive, les trains recommencèrent à rouler. Jimmy Hoffa Jr., président des Teamsters, envoya alors une lettre où il s’engageait à soutenir l’ILWU dans la lutte contre EGT. Mais la solidarité la plus élémentaire aurait voulu que le BLE bloque les trains. Cela aurait été un défi à la loi Taft-Hartley et aux nombreuses autres lois qui interdisent de telles actions. C’est en défiant les lois antisyndicales et en luttant contre les flics et autres briseurs de grève que les travailleurs ont construit les syndicats dans ce pays. Et inversement, les syndicats ont été décimés quand ils ont sacrifié les armes de la lutte syndicale sur l’autel de la légalité capitaliste.
La section locale 701 des Operating Engineers, celle-là même qui a fourni ses jaunes à EGT, a reçu le soutien de Richard Trumka, président de la confédération syndicale AFL-CIO. Trumka a déclaré qu’il s’agissait là simplement d’un conflit de « juridiction » entre deux syndicats, conflit qui devait être résolu dans les bureaux des traîtres syndicaux au niveau national ! Comme nous l’écrivions dans notre article « L’ILWU se bat contre une menace mortelle » (Workers Vanguard n° 986, 16 septembre 2011) : « Le seul conflit de “juridiction” à Longview est entre le capital et le travail ! Et Trumka a choisi le camp des patrons. » C’était là une trahison pour le compte du Parti démocrate, qui est tout autant que le Parti républicain un parti des patrons, mais un parti auquel les bureaucrates syndicaux font allégeance en présentant les démocrates comme les « amis du mouvement syndical ». Trumka ne voulait pas qu’une bataille de classe de grande ampleur à Longview vienne menacer les chances de réélection d’Obama. Et en fin de compte les dirigeants de l’ILWU ne le voulaient pas non plus.
Le syndicat était dans une position difficile. Il n’est pas facile de l’emporter quand on est confronté à toute la puissance de l’Etat capitaliste. Mais la capacité de lutte du syndicat a été sapée par le soutien de sa direction aux mêmes forces de « sécurité nationale » auxquelles l’ILWU était confronté. En 2002, la direction internationale de l’ILWU avait collaboré à la rédaction de la « Loi sur la sécurité du transport maritime », qui visait à mettre au pas les docks dans le cadre de la « guerre contre le terrorisme » du gouvernement. Les dirigeants de l’ILWU avaient accepté la mise en place du TWIC, un système d’accréditation des employés des transports, auquel ils n’ont objecté qu’après sa mise en place. A cette occasion, ils avaient de façon scandaleuse montré du doigt en les présentant comme une « menace pour la sécurité nationale » les conducteurs de camion en majorité immigrés et non syndiqués dans les ports. Victimes de contrôles sur leur casier judiciaire et leur titre de séjour, des dizaines de milliers de travailleurs des ports se sont vu refuser cette accréditation « de sécurité ». De nombreux conducteurs de camion immigrés avaient préféré ne pas faire la demande, de peur d’être expulsés.
Parmi les délits susceptibles de motiver une interdiction d’accès aux docks sous le régime du TWIC figure l’implication dans un « incident lié à la sécurité des transports », y compris « s’être livré à une perturbation du système de transport ou à une perturbation économique dans une zone spécifique ». Des responsables des gardes-côtes se sont rendus dans les bureaux de la section 21 de l’ILWU pour menacer de retirer leur carte TWIC à des membres de l’ILWU si des actions de protestation perturbaient le chargement du cargo céréalier.
Face à la puissance militaire de « son » gouvernement, il était absolument nécessaire que l’ILWU en appelle à la solidarité de la classe ouvrière internationale. A l’automne dernier, plusieurs actions de protestation de faible ampleur avaient été organisées au Japon, en Corée et en Australie contre les attaques antisyndicales d’EGT. Il fallait que ces protestations soient suivies d’actions, et pour cela appeler les dockers, en Corée et dans toute l’Asie, à refuser de décharger les céréales mises à bord par les briseurs de grève et expédiées depuis le terminal EGT de Longview. Mais l’ILWU n’était pas le mieux placé pour faire cela, étant donné que ses dirigeants se vantaient bruyamment de défendre les exportateurs américains de céréales contre une multinationale « étrangère ». Les exportations de céréales et autres produits alimentaires sont utilisées comme arme par l’impérialisme US contre les ouvriers et opprimés du monde entier et pour maintenir les pays moins développés sous la botte de la « seule superpuissance mondiale ».
La nature même du travail des dockers, qui est dépendant du commerce mondial, illustre le fait que la lutte des travailleurs est internationale. Les dockers et autres travailleurs de la chaîne mondiale du fret ont une immense puissance sociale potentielle. C’est ce qu’explique très bien un article de JoAnn Wypijewski intitulé « Sur la ligne de front de la lutte de classe mondiale – la chaîne du fret » (CounterPunch, 1er mars 2010) :
« Aussi importante que soit la productivité pour la prospérité de l’industrie du transport maritime, il ne sert à rien d’aller vite dans les ports automatisés s’il y a des ruptures à un point quelconque de la chaîne entre l’usine et le consommateur […]. Aux Etats-Unis, cela implique l’acquiescement sans heurt non seulement des 60 000 dockers, mais aussi celle des 28 000 pilotes de remorqueurs et pilotes de port, des 60 000 conducteurs de camion dans les ports, des 850 000 conducteurs de camion de marchandises, des 165 000 cheminots, des 2 millions de travailleurs des entrepôts et de la distribution, des 370 000 livreurs de colis express, et des 160 000 planificateurs logistiques – et des groupements de travailleurs semblablement interconnectés partout dans le monde. Ils ne sont pas tous syndiqués, mais toutefois il ne serait pas nécessaire qu’ils disent tous non : juste un nombre suffisant d’entre eux, agissant de concert à des points vitaux de la chaîne. »
Mais grâce aux trahisons des dirigeants syndicaux, il n’y a pas eu de telles ruptures dans la chaîne du fret qui amenait les céréales dans le terminal EGT et les en faisait sortir. Il y a eu une exception notable et honorable, pour ce qui est du départ des bateaux chargés de céréales : l’Inland Boatmen’s Union, le syndicat des mariniers (qui fait partie de l’ILWU), a refusé de conduire les remorqueurs pour faire rentrer et sortir les bateaux. L’ILWU avait le dos au mur face aux forces militaires des Etats-Unis, mais le patriotisme de sa direction qui proclame « l’Amérique d’abord » sape sa capacité à en appeler à la solidarité internationale.
Les syndicalistes et leurs alliés qui se sont battus si courageusement doivent en tirer les leçons pour préparer les batailles futures. Pour que les syndicats soient des instruments de lutte contre les patrons, ils doivent rompre les chaînes forgées par les dirigeants traîtres qui lient les travailleurs aux intérêts des exploiteurs capitalistes et de leurs partis politiques. Pour que l’ILWU continue à exister comme syndicat industriel puissant, il est absolument nécessaire de mener une bataille lutte de classe pour syndiquer les très nombreux travailleurs non syndiqués comme les conducteurs de camion dans les ports, ce qui nécessite de combattre le chauvinisme anti-immigrés et de syndiquer ces travailleurs en leur faisant bénéficier des mêmes salaires, avantages sociaux et conditions de travail que les autres membres de l’ILWU. Des centaines de conducteurs de camion du port de Seattle sont en grève depuis deux semaines contre leurs conditions de travail insupportables et pour réclamer le droit à se syndiquer.
Il faut chasser les bureaucrates à la bannière étoilée, ce qui passe par un combat pour une direction lutte de classe, une direction dont la bannière sera le drapeau rouge de l’internationalisme ouvrier ! Une telle direction armera les ouvriers pour mener des batailles sans merci contre les exploiteurs capitalistes, et c’est sur cette base que l’on pourra forger un parti ouvrier multiracial, un parti qui luttera pour une révolution socialiste, afin d’en finir une bonne fois pour toutes avec tout le système de l’esclavage salarié, de l’oppression raciste, de la misère et de la guerre impérialiste.
Où le mouvement populiste Occupy remplace la lutte de classe
Cela en dit long sur les trahisons des dirigeants syndicaux que le mouvement populiste Occupy soit devenu le véhicule central de toutes les protestations contre les ravages de la catastrophe économique créée par les magnats de la finance de Wall Street. L’écrasante majorité des gens autour d’Occupy adhèrent au mythe d’un « bon vieux temps » du capitalisme américain où le gouvernement était censé représenter la « volonté du peuple ». Et pourtant, une grande partie de la gauche « socialiste » dans ce pays salue de façon opportuniste Occupy comme étant la clé de la revitalisation du mouvement ouvrier. Bien au contraire, son populisme à « 99 % » – qui s’étend aux flics, ces briseurs de grève racistes – dissout toute notion de la ligne de classe fondamentale qui sépare les ouvriers et leurs exploiteurs capitalistes.
Dans la région de San Francisco, des charlatans syndicaux adeptes du verbiage de gauche comme Jack Heyman, un bureaucrate de l’ILWU à la retraite, et Clarence Thomas, un ancien membre du comité exécutif de la section locale 10, ont vanté les mérites des « piquets communautaires » du mouvement Occupy qui ont bloqué le port d’Oakland le 2 novembre et à nouveau le 12 décembre. Pendant les jours qui précédaient les blocages d’Occupy du 12 décembre, au cours desquels les ports de Longview et de Portland ont également été paralysés en solidarité déclarée avec le combat de l’ILWU à Longview, Heyman expliquait que « si Occupy réussit aujourd’hui, cela donnera très probablement l’impulsion pour un blocage de tous les ports de la côte Ouest par les dockers lorsque le bateau briseur de grève arrivera ». Mais loin de construire une quelconque « dynamique », le blocage a réduit les travailleurs à jouer au mieux le rôle d’observateurs passifs, attendant sur le bord de la route qu’un médiateur se prononce sur le fait que traverser ces piquets serait ou non dangereux pour leur santé et leur sécurité.
Selon la description enthousiaste qu’en a faite Socialist Worker, le journal de l’International Socialist Organization (13 décembre 2011), il y eut beaucoup d’applaudissements à Oakland le 12 décembre lorsqu’on annonça que le médiateur avait rendu sa décision et que « les travailleurs étaient rentrés chez eux ». Quelle farce ! Les travailleurs n’étaient guère que des pions dans un théâtre d’ombres médiatique et juridique. Ce n’est pas nouveau pour Heyman et Thomas, qui ont bâti leur réputation « militante » dans le milieu de la gauche radicale de San Francisco avec ce genre de piquets communautaires.
Ce genre de piquets peut, de manière épisodique, être une tactique efficace en tant qu’action symbolique qui souligne la nécessité pour les travailleurs de manifester leur solidarité avec leurs frères et sœurs de classe en lutte. Mais ces actions ne contribuent guère à élever chez les travailleurs le niveau de conscience de leur puissance sociale et de leurs intérêts de classe. Alors qu’ils sont présentés comme autant de preuves de la combativité de l’ILWU, ces piquets qui rassemblent des militants de gauche, des libéraux et d’autres forces ont pour base la même acceptation des lois antisyndicales derrière laquelle l’ILWU et les autres dirigeants syndicaux cachent leur trahison des actions ouvrières combatives. On pouvait le voir dans une déclaration intitulée « Occupez les ports » publiée pour mobiliser en vue des blocages du 12 décembre, et qui expliquait que « les syndicats ouvriers sont contraints par une législation fédérale réactionnaire et antisyndicale […] à ne pas mener d’actions syndicales de solidarité ».
Les piquets de grève ne sont pas des spectacles de relations publiques organisés au profit des travailleurs. Ils ne sont pas non plus des actions de désobéissance civile de masse menées par les petits-bourgeois et autres éléments déclassés d’Occupy qui n’ont aucun rapport avec la production ni aucune puissance en rapport avec la production. Ce sont des lignes de bataille entre les travailleurs et les capitalistes qui tirent leurs profits de l’exploitation du travail. Leur succès repose sur la conscience et l’organisation des travailleurs mobilisés en tant que classe contre leur ennemi de classe.
La section locale de Longview de l’ILWU a sans nul doute apprécié l’écho que les actions de protestation d’Occupy ont donné à son combat contre les casseurs de syndicats d’EGT. Et qui l’en blâmerait ? Quand la direction de l’ILWU international a reculé, les travailleurs de Longview ont pris tous les coups tandis qu’EGT triomphait, que son terminal se remplissait de céréales et que les forces du gouvernement fédéral d’Obama étaient derrière lui pour les expédier. La solidarité des activistes d’Occupy avec les travailleurs est certainement la bienvenue. Mais les blocages d’Occupy ne pouvaient pas remplacer une mobilisation de la puissance de classe des travailleurs en lutte. Quelles qu’aient été les intentions des manifestants, leurs piquets auraient facilement pu se terminer par une confrontation entre d’un côté les manifestants et de l’autre les travailleurs et leur syndicat. C’est là précisément le programme de l’aile la plus « radicale » d’Occupy, incarnée par les anarchistes du collectif Black Orchid [orchidée noire] de Seattle, qui oppose ouvertement aux syndicats les forces largement petites-bourgeoises d’Occupy, présentées comme un « nouveau mouvement de la classe ouvrière ».
De toute évidence cela ne pose aucun problème à Jack Heyman. Il était un des principaux orateurs dans un meeting d’Occupy à Seattle organisé afin de mobiliser pour une caravane vers Longview au moment de l’arrivée du premier bateau au terminal EGT, et il a alors applaudi « notre sœur Barucha » qui « pense que les syndicats sont des institutions capitalistes », avant d’expliquer que c’est « ce qui est formidable avec ce mouvement Occupy […]. Nous avons des tendances différentes à l’intérieur et nous pouvons soulever nos divergences et nous retrouver quand même ensemble pour un seul but, qui est de remporter la victoire pour les dockers de Longview. » C’est un peu difficile pour des travailleurs qui luttent pour préserver leur syndicat de remporter la victoire avec des gens qui pensent que les syndicats sont des institutions capitalistes ! Mais cela fait tellement longtemps que Heyman se fait passer pour un syndicaliste « militant » auprès des libéraux de gauche qu’il ne peut même pas reconnaître la ligne de classe.
Comme l’ensemble de la bureaucratie syndicale aux Etats-Unis, la direction de l’ILWU international a embrassé le populisme à « 99 % » d’Occupy, sans doute dans l’espoir que cela accroîtrait les chances de réélection d’Obama. Mais les dirigeants du syndicat des dockers étaient hostiles au blocage des ports du 12 décembre. Dans sa lettre du 3 janvier aux sections locales de l’ILWU sur la façon de protester à l’arrivée du premier bateau, McEllrath conseillait aux dockers d’approcher les organisateurs des caravanes d’Occupy vers Longview avec « une extrême prudence ». Plusieurs bureaucrates locaux et membres de l’ILWU du Nord de la côte Ouest ont assisté à la réunion d’Occupy du 6 janvier à Seattle et ont exigé que cette lettre soit lue. Après avoir dû attendre pendant près de deux heures, ils se sont levés pour protester et une bousculade s’en est suivie. En repoussant la demande formulée par les responsables régionaux du syndicat qui subissait les attaques des patrons, les organisateurs de l’événement avaient ouvert la porte à une confrontation de ce genre.
En fait, il semble que ceci ait eu le don de réjouir le collectif Black Orchid. Dans une déclaration publiée après l’événement et intitulée « Unité contre gros bras syndicaux », ils ont condamné les responsables de l’ILWU pour avoir « essayé de nous empêcher de transcender leurs structures agonisantes ». Après cette confrontation, la section locale de l’ILWU à Seattle a voté une motion qui interdisait à ses membres « tout soutien formel ou informel à “Occupy” », ouvrant ainsi la porte à une chasse aux sorcières contre les membres de l’ILWU qui ont travaillé avec Occupy. Une chasse aux sorcières de ce genre pourrait bien se préparer ; elle doit être rejetée par l’ILWU.
L’Internationalist Group (IG), qui a pris fait et cause pour Heyman, nous a écrit pour nous demander « quelle est la position des spartacistes sur cet incident ? » Dans la réponse écrite que nous avons envoyée à l’IG , nous avons été on ne peut plus clairs : « Nous sommes du côté de la défense du syndicat contre l’offensive de cassage antisyndical d’EGT, soutenue par l’armée et les autres forces policières du gouvernement fédéral, et pas avec ceux qui, dans le mouvement Occupy, partagent la position que les syndicats doivent être éliminés. »
L’IG qualifie la politique d’Occupy de « populisme bourgeois » tout en lui reprochant simultanément d’essayer de contourner la bureaucratie syndicale « quand ce qu’il faut c’est mener bataille pour défaire et chasser ces “lieutenants ouvriers de la classe capitaliste” ». Mais Occupy ne fait pas partie du mouvement ouvrier, qui est l’endroit où cette bataille doit être menée. Notre lutte contre les bureaucrates syndicaux est une lutte politique ; nous sommes opposés à ce qu’ils subordonnent les syndicats aux intérêts et aux profits de la classe dirigeante capitaliste américaine. La politique populiste d’Occupy est au fond le reflet de celle des dirigeants syndicaux traîtres. Ceux qui, comme Heyman, l’IG et autres, encensent le mouvement Occupy en guise de substitut aux syndicats ont récolté les fruits de leur propre opportunisme grotesque au meeting de Seattle.
Le pouvoir aux travailleurs !
Occupy n’est pas, et ne peut être, l’instrument pour régénérer le mouvement syndical américain. Ceci est la tâche des travailleurs eux-mêmes. La question n’est pas simplement la préservation des syndicats existants, dont beaucoup ne sont plus que l’ombre de ce qu’ils étaient auparavant, mais la lutte pour les transformer en bataillons ouvriers de la lutte de classe. Avec sa majorité de membres noirs, la section locale 10 de l’ILWU dans la région de San Francisco établit un pont au-dessus d’une ligne de fracture fondamentale de la société américaine et donne au syndicat la capacité de lier sa puissance sociale à la colère des masses des centres-villes, dont l’existence est considérée sans aucune valeur par les capitalistes américains. Il en va de même pour les membres latino-américains de la section locale de l’ILWU à Los Angeles/Long Beach, qui constituent un lien vital avec l’importante population immigrée latino-américaine de Los Angeles. Ceci peut être un facteur décisif pour organiser les conducteurs de camion dans les ports, qui sont majoritairement immigrés et non syndiqués, et qui ont un rôle crucial à jouer quand il s’agit de bloquer les ports.
Pour pouvoir mener ces batailles, le syndicat doit inscrire sur sa bannière le combat pour les pleins droits de citoyenneté pour tous les immigrés et lutter pour la cause de la libération des Noirs. Mais le syndicat lui-même est miné par les mêmes lignes de fracture ethniques et raciales sur lesquelles les patrons du transport maritime jouent pour diviser et affaiblir l’ILWU, en dressant les uns contre les autres les travailleurs de l’ILWU du Nord de la côte Ouest, majoritairement blancs, les syndiqués noirs de la baie de San Francisco et les syndiqués latino-américains de Los Angeles. En 1934, c’était une grève de toute la côte qui a jeté les bases de la fondation de l’ILWU ; elle unissait les dockers, les marins et les autres travailleurs du transport maritime. A San Francisco, où la lutte des dockers avait été le déclencheur d’une grève générale, la direction du syndicat en avait consciemment appelé à la population noire opprimée et s’était battue contre les tentatives des patrons d’utiliser les divisions raciales et ethniques pour casser la lutte des travailleurs.
La grève générale de San Francisco ne fut pas l’unique grande bataille de classe de 1934. Il y eut aussi la grève de masse qui prit naissance chez les ouvriers des usines de pièces détachées de l’automobile à Toledo, et les grèves des camionneurs de Minneapolis à l’issue desquelles fut forgé le puissant syndicat industriel des Teamsters. Ces grèves furent toutes dirigées par des rouges. Comme l’écrivait James P. Cannon, le fondateur du trotskysme américain, dont les partisans avaient dirigé les grèves de Minneapolis, dans un article sur la grève des transports maritimes de la côte Ouest de 1936 (reproduit dans Notebook of an Agitator [Carnet d’un agitateur], 1958), la signature d’une convention collective « n’est qu’une trêve temporaire, et la nature de ce genre d’accord se décide par le rapport de forces : la “justice” n’a rien à voir là-dedans. Les ouvriers n’auront la justice que quand ils prendront le contrôle du monde […]. Les patrons sont puissants tout d’abord parce qu’ils possèdent les bateaux et les docks, et que les ouvriers n’ont pas encore contesté leur frauduleuse prétention à cette possession. Et parce qu’ils possèdent les bateaux, les patrons possèdent le gouvernement. »
La lutte des travailleurs contre une exploitation de plus en plus brutale ne prendra pas fin tant qu’ils ne se seront pas débarrassés d’un système basé sur la production pour le profit et qu’ils n’auront pas instauré un gouvernement ouvrier qui arrachera les moyens de production des mains des propriétaires capitalistes rapaces pour en faire la propriété collective de la société. Alors, les progrès dans l’automatisation et les autres technologies, qui sont aujourd’hui utilisés comme arme contre l’emploi et le niveau de vie des travailleurs, seront utilisés pour réduire leur charge de travail et conduiront à de formidables améliorations des conditions de vie de la population dans son ensemble.
La voie pour aller de l’avant passe par la lutte pour forger une nouvelle direction lutte de classe des syndicats, qui mènera les batailles à l’issue desquelles un parti ouvrier révolutionnaire pourra être construit. Le but de la Spartacist League est de forger le noyau d’un tel parti, en tant que section américaine d’une organisation internationale révolutionnaire de la classe ouvrière. Comme l’écrivaient Karl Marx et Friedrich Engels il y a plus de 150 ans dans le Manifeste du Parti communiste : « Les prolétaires n’ont rien à y perdre que leurs chaînes. Ils ont un monde à gagner. Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! »
– Traduit de Workers Vanguard n° 996, 17 février
Protestez contre l'acharnement répressif de l'Etat contre l'ILWU de Longview et ses alliés !
Pour se battre contre l’EGT, les membres de l’ILWU et leurs alliés ont eu recours à des méthodes combatives de lutte de classe qu’on n’avait pas vues depuis des années aux Etats-Unis. En représailles, les dirigeants et les militants de l’ILWU sont victimes d’une campagne de surveillance et de violences policières. Il y a eu plus de 200 arrestations, dont certaines ont été accompagnées de poursuites judiciaires. Beaucoup de ces travailleurs traînés devant les tribunaux sont poussés à plaider coupable de délits pour éviter des poursuites criminelles.
Même si un accord a été maintenant conclu entre l’ILWU et l’EGT, Susan Baur, la procureure du comté de Cowlitz, continue d’intensifier la vendetta contre l’ILWU, main dans la main avec le département du shérif du comté et la police locale. De nouvelles accusations, parfois de crimes, sont concoctées des mois après les faits. Ces poursuites revanchardes visent l’ensemble du mouvement ouvrier dans le but d’intimider les militants syndicaux qui trouvent une inspiration dans la force qu’ont mobilisée les partisans de l’ILWU pour lutter contre les attaques anti-syndicales de l’EGT à Longview.
Ces dockers et ceux qui les soutiennent se sont battus avec courage et détermination. Maintenant nous devons lutter pour eux ! Le Partisan Defense Committee, une organisation de défense légale et sociale non sectaire associée à nos camarades américains de la SL/U.S. et se basant sur la lutte de classe, a envoyé une lettre de protestation au procureur du comté de Cowlitz exigeant l’arrêt immédiat des poursuites. La Fédération nationale des ports et docks CGT a fait de même en France. Nous appelons les syndicats et tous ceux qui s’opposent à la guerre des patrons contre les syndicats à se joindre à cette initiative.
http://www.icl-fi.org/francais/lebol/200/longview.html
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L'adhésion à l'OMC approfondit la pénétration impérialiste - La Chine secouée par des manifestations ouvrières - Défense des acquis de la Révolution de 1949 ! (2002) (Part 1)

https://archive.is/BrEJ6
L'adhésion à l'OMC approfondit la pénétration impérialiste
La Chine secouée par des manifestations ouvrières
Défense des acquis de la Révolution de 1949 !
Nous reproduisons ci-après une traduction légèrement adaptée d’un article publié dans Workers Vanguard (17 et 31 mai 2002), journal de nos camarades américains.
Reproduit du Bolchévik n° 160 (été 2002) et n° 161 (automne 2002).
En mars dernier, le cœur industriel de la Chine a connu les plus importantes manifestations ouvrières depuis 1989. Il y a treize ans, la classe ouvrière, mécontente de l'inflation et de la corruption généralisées qu’apportaient les « réformes de marché » du régime du Parti communiste chinois (PCC), avait fait massivement irruption dans les manifestations initialement étudiantes centrées sur la place Tiananmen ; elle mettait ainsi à l'ordre du jour la possibilité d'une révolution politique pour balayer la bureaucratie stalinienne. Ces dernières années, des millions d'ouvriers ont été jetés dans la lutte quand les industries étatisées qui forment le cœur des fondations collectivisées de l'Etat ouvrier déformé chinois se sont retrouvées dans le collimateur des « réformes de marché ». Ces luttes, qui s'étendent aux « zones économiques spéciales » (ZES) capitalistes et aux régions paysannes de l'intérieur du pays, sont amenées à s'intensifier au fur et à mesure que l'adhésion de la Chine à l'Organisation mondiale du commerce (OMC) ouvre la porte à une pénétration impérialiste plus profonde, menaçant par là même les conditions d'existence de millions d'ouvriers et de paysans.
La vague actuelle de manifestations de masse représente une résistance spontanée de la classe ouvrière chinoise aux conséquences funestes de la course accélérée vers la restauration capitaliste, au nom des « réformes de marché ». Ce qui est en jeu, c'est la défense des acquis sociaux de la Révolution chinoise de 1949, qui a renversé la bourgeoisie chinoise, libéré le pays du joug impérialiste et établi un Etat ouvrier basé sur une économie planifiée et collectivisée.
Des manifestations ont éclaté le 1er mars dans les champs pétrolifères de Daqing, dans la province du Heilongjiang, dans le nord-est du pays. Pendant plus de deux semaines, les ouvriers organisaient tous les jours des manifestations contre les coupes sombres dans les retraites, les soins médicaux et les subventions pour le fioul domestique. Quand ces champs pétrolifères ont été mis en exploitation, au début des années 1960, les ouvriers de Daqing étaient considérés comme des héros de la campagne d'industrialisation de la Chine. Les ouvriers qui travaillaient dans ce genre d'industries d'Etat bénéficiaient du « bol de riz en fer », la garantie du logement, de l'éducation, des soins médicaux et des retraites. Mais avec le quasi-épuisement des gisements, plus de 80 000 ouvriers ont été licenciés au cours des trois dernières années. Quand les autorités ont exigé que les ouvriers restituent la plus grande partie de leurs indemnités de licenciement pour payer une prime d'assurance destinée à financer les soins médicaux et les retraites, cela a été la goutte d'eau qui a fait déborder le vase ; les manifestations se sont rapidement étendues à des champs pétrolifères éloignés, comme ceux de la province du Xinjiang, à la frontière de l'Asie centrale.
« Les cadres touchent des avantages substantiels, et nous, rien », expliquait un ouvrier. Les autorités ont tenté de discréditer les ouvriers en prétendant que les manifestations avaient été infiltrées par les réactionnaires du mouvement Falun Gong. Finalement, la police anti-émeute et des unités de la Police populaire armée – une force mise sur pied au milieu des années 1980 pour réprimer l'agitation sociale croissante – ont été mobilisées depuis les villes environnantes pour mater les manifestations.
Un rapport officiel publié par Pékin le 29 avril, et intitulé « Travail et sécurité sociale en Chine », déclare qu'entre 1998 et 2001, plus de 25 millions d'ouvriers ont été licenciés par les entreprises d'Etat (la Banque mondiale avance le chiffre de 36 millions). Ces licenciements sont le résultat des mesures prises par le régime pour « réformer », fermer ou privatiser les usines jugées « inefficaces » selon les standards du marché capitaliste mondial. Dans un article sur les manifestations de Daqing, le Far Eastern Economic Review (4 avril) écrit que « depuis 1998, les licenciements ont provoqué des dizaines de milliers de conflits similaires, mais plus petits. Terrifié à l'idée que ces conflits puissent se transformer en un mouvement à l'échelle du pays, le gouvernement s'est employé à réprimer la dissidence et à empêcher les groupes protestataires des différentes villes et provinces d'établir des liens entre eux. »
Ce qu’il y a derrière les craintes du régime, on a pu le voir dans la ville de Liaoyang, où les manifestations ont coïncidé avec celles de Daqing, plusieurs centaines de kilomètres plus au nord. Des ouvriers de l'usine métallurgique des Ferro-alliages de Liaoyang, qui avait fermé ses portes, organisaient chaque jour des manifestations pour exiger le paiement des retraites et des arriérés de salaire qui leur étaient dus. Ils exigeaient aussi l'arrestation des dirigeants de l'usine, qui avaient vendu l'équipement de l'usine et empoché l'argent. Comme dans la plupart des manifestations récentes, ceux qui défilaient à Liaoyang étaient principalement des ouvriers licenciés et des retraités. Mais les rangs des manifestants ont grossi ; ils ont été rejoints par 30 000 ouvriers venus de 20 usines de la région. Un ouvrier de l'Usine chimique de Liaoyang expliquait que « cette action n'est pas organisée ; beaucoup d'ouvriers d'autres usines nous ont rejoints uniquement parce qu'ils ont les mêmes problèmes que l'usine de Ferro-alliages ».
La police, craignant de ne plus pouvoir contenir les manifestations, a arrêté quatre dirigeants ouvriers et, le 20 mars, elle a évacué plusieurs centaines de manifestants de l'enceinte de l'hôtel de ville, où ils s'étaient rassemblés pour remettre une pétition. Selon les témoins, des responsables essayaient également de désamorcer la situation en versant aux ouvriers la moitié de leurs arriérés de salaires et en annonçant qu'ils paieraient bientôt une partie des allocations chômage et des retraites. Mais les ouvriers disent qu'il ne s'agit là que d'une petite partie de ce qui leur est dû.
Les manifestations ont atteint la capitale le 27 mars, quand environ 200 retraités de l'automobile ont organisé une manifestation spectaculaire devant les Ateliers d'automobiles et de motocyclettes de Pékin, bloquant pendant plusieurs heures la circulation sur une des principales artères de la capitale. Ces retraités exigeaient que leur soient versés des arriérés de retraites, et protestaient contre le vol de la propriété de l'Etat par les cadres des entreprises. Des actions similaires se sont multipliées dans toute la Chine. En avril, les mineurs de charbon de la province de Liaoning ont bloqué à plusieurs reprises des lignes de chemin de fer pour protester contre des licenciements. Dans le sud-ouest de la Chine, un millier de métallos retraités, dont une majorité de femmes, ont bloqué deux autoroutes devant l'Usine sidérurgique de Guiyang, une entreprise d'Etat, pour protester contre le montant dérisoire de leurs retraites. Et début mai, les manifestations de protestation reprenaient à Liaoyang pour exiger la libération des quatre dirigeants ouvriers emprisonnés ; des affiches ont fait leur apparition dans des foyers pour travailleurs de Liaoyang, réclamant des enquêtes sur des cadres corrompus de l'usine.
Défense de la Chine contre la contre-révolution capitaliste !
La Révolution de 1949, malgré de profondes déformations bureaucratiques, a été une révolution sociale d'importance historique mondiale. Des centaines de millions de paysans se soulevèrent et prirent possession de la terre sur laquelle leurs ancêtres subissaient depuis des temps immémoriaux une exploitation cruelle. Le pouvoir des seigneurs de la guerre sanguinaires, des usuriers, des propriétaires terriens rapaces et de la bourgeoisie chinoise mesquine fut détruit. La révolution permit aux femmes des avancées gigantesques par rapport à leur misérable statut antérieur, symbolisé par la pratique barbare du bandage des pieds. Une nation qui avait été depuis un siècle ravagée et divisée par les puissances étrangères était unifiée et libérée du joug impérialiste.
Dans les années 1950, la République populaire de Chine instaura une économie socialisée et centralement planifiée – sur le modèle de l'Union soviétique et avec l'aide de celle-ci –, et l'agriculture fut collectivisée. L'économie socialisée était protégée par un monopole d'Etat du commerce extérieur, pour éviter qu’elle soit sapée par les importations bon marché depuis des pays capitalistes-impérialistes bien plus développés. En particulier pour les femmes, obtenir un emploi dans l'industrie d'Etat représentait un progrès tellement immense par rapport au mode de vie ancien que les familles organisaient souvent de grandes fêtes pour célébrer l'embauche d'un de leurs membres.
Cependant, la Révolution de 1949 était déformée dès l'origine, sous la férule du régime du PCC de Mao Zedong, qui représentait une caste bureaucratique nationaliste au sommet de l'économie collectivisée. Le régime de Mao, modelé sur la bureaucratie stalinienne en URSS, prêchait l'idée profondément antimarxiste que le socialisme – une société sans classes et égalitaire, basée sur l'abondance matérielle – pourrait être construit dans un seul pays. En pratique, le « socialisme dans un seul pays » signifiait l'opposition à la perspective de la révolution ouvrière dans le reste du monde et une politique de conciliation vis-à-vis de l'impérialisme mondial.
Le rôle fondamental de la bureaucratie de Pékin est de servir de courroie de transmission des pressions sur l’Etat ouvrier qu’exerce le marché mondial dominé par l'impérialisme. Le caractère fragile et contradictoire de cette caste bureaucratique se manifeste dans le fait que, face à l'agitation ouvrière, le régime actuel fait souvent marche arrière sur certaines de ses « réformes » économiques, et juge occasionnellement certains des siens pour corruption, quelquefois avec une exécution à la clé.
La récente vague de manifestations a inquiété non seulement le régime de Pékin mais aussi les cercles dirigeants américains, qui caressent l'espoir d'une restauration du capitalisme à froid, « par en haut ». C'est ainsi qu'on pouvait lire ce qui suit dans un article publié dans l'influent magazine américain Business Week (8 avril), et intitulé « Les ouvriers de la Chine en colère » : « Le temps ne joue pas en faveur de Pékin. Le gouvernement ne peut pas se permettre de verser ad vitam aeternam des aides sociales aux chômeurs et aux ouvriers mécontents des industries obsolètes. Beaucoup de ceux-là ont la quarantaine et n'ont aucun espoir de trouver un nouvel emploi dans leur province. Et le cycle de fermetures d'usines et de licenciements ne va faire que s'accélérer maintenant que la Chine est membre de l'Organisation mondiale du commerce et que son secteur industriel décrépit est directement confronté à la concurrence étrangère. » L'article déplore qu'alors même que le tourisme, les télécommunications et d'autres secteurs de l'économie sont ouverts aux investissements étrangers, « les manifestations forcent Pékin à ralentir la restructuration industrielle » pour tenter de préserver la stabilité sociale.
A sa manière, Business Week reconnaît certaines vérités fondamentales sur ce qu'est aujourd'hui la République populaire de Chine. Premièrement, la campagne pour restaurer le capitalisme rencontre une forte résistance de la classe ouvrière. Deuxièmement, la peur de l'agitation sociale freine les tendances restaurationnistes au sein de la bureaucratie au pouvoir.
L'impérialisme américain est déterminé à détruire la Révolution de 1949 d'une manière ou d'une autre et à réduire à nouveau la Chine à un statut d'asservissement semi-colonial. A cette fin, la classe dirigeante américaine combine l'exploitation des ouvertures économiques offertes par Pékin et l'accroissement de la pression militaire. Le Pentagone a récemment augmenté son aide militaire à Taïwan, un Etat capitaliste maintenu depuis plus d'un demi-siècle comme bastion anticommuniste. Les Etats-Unis, en résultat de leur guerre contre l'Afghanistan, ont accru leur présence militaire dans les territoires asiatiques entourant la Chine, au nom de la « guerre planétaire contre le terrorisme ». Ceci s'ajoute à plus de 80 000 soldats stationnés en Corée du Sud et au Japon, qui constituent une épée de Damoclès visant les Etats ouvriers déformés chinois, nord-coréen et vietnamien. Bush met en œuvre son projet de système de « défense antimissiles » pour faciliter une première frappe nucléaire contre la Chine, qui possède un arsenal limité mais efficace d'armes nucléaires à longue portée. La provocation de l'avion-espion américain qui s'est déroulée l'année dernière est emblématique du bellicisme américain envers la Chine, et elle a provoqué dans la population chinoise une vague de colère contre l'impérialisme US.
La Ligue communiste internationale se prononce pour la défense militaire inconditionnelle de l'Etat ouvrier déformé chinois contre l'impérialisme et la contre-révolution capitaliste. C'est au prolétariat chinois qu'il incombe de balayer la bureaucratie stalinienne, qui a gravement sapé le système de propriété nationalisée hérité de la Révolution de 1949. Comme nous l'écrivions dans un article intitulé « Révolte des mineurs chinois contre les "réformes de marché" » (le Bolchévik n° 153, été 2000), écrit après la révolte de 20 000 mineurs et de leurs familles dans le nord-est de la Chine :
« La bureaucratie qui pave la voie à la contre-révolution capitaliste prépare simultanément le terrain à une nouvelle explosion révolutionnaire prolétarienne – non pas une révolution sociale qui renverserait les bases économiques de la société, comme en 1949, mais une révolution politique pour chasser l'oligarchie dirigeante parasite et placer le pouvoir politique entre les mains de conseils (soviets) d'ouvriers, de paysans et de soldats. La tâche urgente à laquelle le prolétariat est confronté est de construire un parti léniniste-trotskyste, partie intégrante d'une Quatrième Internationale trotskyste reforgée, pour préparer et diriger cette révolution politique à la tête des masses et canaliser les luttes ouvrières spontanées et localisées vers la prise du pouvoir politique. »
Bolchévisme contre stalinisme
Dans un article perspicace publié dans la revue Nation (4 mars), Jiang Xueqin, qui a passé plusieurs mois à parcourir la Chine, écrit que « contrairement à l'idée répandue en Occident que les Chinois ordinaires profitent du marché libre, les Chinois estiment que leur gouvernement et l'élite de la nation complotent pour les vendre pour une bouchée de pain aux impérialistes, c'est-à-dire aux Américains. La frustration engendrée par la politique économique du gouvernement est maintenant inextricablement mêlée à un sentiment anti-occidental qui se développe rapidement. » Jiang note également que feu Mao Zedong est une figure « de plus en plus populaire ». De fait, les manifestants qui défilaient en avril à Liaoyang brandissaient des portraits de Mao, comme l'avaient fait les ouvriers sur la place Tiananmen en 1989.
L'époque de Mao peut assurément apparaître comme égalitaire comparée à aujourd'hui, où des cadres dirigeants dépensent l'équivalent du revenu annuel d'un ouvrier retraité pour un banquet avec des businessmen de Hongkong ou d'Amérique. La Révolution de 1949 est un souvenir vivant pour les familles chinoises, qui ont presque toutes des parents ou des grands-parents ayant connu la meurtrière occupation japonaise et la guerre civile contre le régime haï du Guomindang de Chiang Kai-shek (Tchang-Kaï-chek), qui était soutenu par l'impérialisme américain.
Mais il est vital de comprendre le caractère antiprolétarien du régime du PCC de Mao. La Révolution chinoise était fondamentalement différente de la révolution d'Octobre 1917 en Russie, qui avait été accomplie par un prolétariat conscient, sous la direction du Parti bolchévique de Lénine et Trotsky. La révolution d'Octobre avait instauré un gouvernement basé sur la démocratie prolétarienne – le pouvoir des soviets (conseils) d'ouvriers, de paysans et de soldats. Les bolchéviks voyaient la révolution dans la Russie arriérée comme le premier pas d'une révolution socialiste mondiale, particulièrement dans les pays capitalistes avancés.
Cependant, la défaite en 1923 de la Révolution allemande tant attendue démoralisa la classe ouvrière soviétique, qui avait été décimée par la destruction de l'industrie et de l'infrastructure qu’avaient provoquée la Première Guerre mondiale et la guerre civile sanglante de 1918-1920. Avec la fin de la guerre civile, les tendances bureaucratiques dans le parti et l'administration d'Etat commencèrent à se cristalliser dans une couche bureaucratique. En 1923, Lénine était de plus en plus diminué physiquement. La bureaucratie du parti en plein développement, contrôlée par J.V. Staline, commençait à prendre conscience d’elle-même. A l'automne de cette année, une Opposition de gauche hétéroclite, dirigée par Léon Trotsky, ouvrit les hostilités contre la montée du bureaucratisme et réclama un programme d'industrialisation planifiée. Le débat qui s'ensuivit dans la presse du parti fut bientôt étouffé. La Conférence du Parti convoquée pour janvier 1924 fut tellement truquée qu'il ne fut accordé à l'Opposition que trois délégués alors même qu'elle avait remporté 25 à 30 % des voix dans les organisations du parti de Moscou et de Pétrograd.
Même si cela n'apparut de façon claire que rétrospectivement, cette conférence marqua le début du Thermidor soviétique, le point décisif où la caste bureaucratique confisqua le pouvoir politique à la classe ouvrière soviétique (voir « Bilan critique – Trotsky et l'Opposition de gauche russe », Spartacist édition française n° 34, automne 2001). A partir de ce moment, ceux qui dirigeaient l'URSS, la manière dont l'URSS était dirigée, et les objectifs en vue desquels elle était dirigée, tout cela changea. La vision nationaliste de la bureaucratie trouva son expression dans la proclamation par Staline à l’automne 1924 de la « théorie » antimarxiste du « socialisme dans un seul pays ».
Contrairement à la Révolution bolchévique de 1917, la Révolution de 1949 en Chine fut le résultat d'une guerre de guérilla victorieuse dirigée par le PCC et l'Armée populaire de libération (APL), qui exclut dès le début le prolétariat du pouvoir politique. A la différence de la bourgeoisie russe, qui avait été de facto détruite en tant que classe possédante, la bourgeoisie chinoise a réussi à survivre en tant que classe cohérente en s'installant à Taïwan, à Hongkong et d'autres endroits dans la zone du Pacifique sous la protection de l'impérialisme américain et britannique. La Révolution chinoise n'en fut pas moins une énorme défaite pour les impérialistes, défaite confirmée par l'intervention de l'APL dans la guerre de Corée en 1950-1953, qui empêcha que la Corée du Nord soit submergée par les impérialistes américains et leur régime fantoche de la Corée du Sud.
La banqueroute du maoïsme
Marqué par un volontarisme et un aventurisme économique extrêmes, le pouvoir maoïste chercha à transformer le pays pauvre qu'était la Chine en une puissance mondiale « socialiste » au moyen de l'autarcie économique dans le cadre d'une économie bureaucratiquement centralisée. Dans cette perspective nationaliste étaient contenus les germes de la mise en œuvre des « réformes de marché » par la bureaucratie sous le règne de Deng Xiaoping, qui, lui aussi, cherchait à hisser la Chine au statut de « grande puissance ». Aujourd'hui, le noyau central de la bureaucratie ne garde aucun attachement subjectif à l'ordre socialiste ; elle préserve la propriété collectivisée uniquement dans la mesure où elle craint le prolétariat.
L'époque de Mao était loin d'être égalitaire et socialiste. Le « grand bond en avant » fut une tentative d'industrialisation à marche forcée en utilisant le travail des seules masses paysannes. Un épisode caractéristique fut la construction de milliers de petits « hauts fourneaux des cours de ferme » dans les villages. Cette aventure économique se termina par un effondrement économique total, et conduisit à une famine dévastatrice. La « grande révolution culturelle prolétarienne » de Mao en 1966-1976 – une lutte de factions convulsive au sein de la bureaucratie, lancée par Mao pour regagner l'autorité qu'il avait perdue après le fiasco du « grand bond en avant » – désorganisa l'économie et mit l'éducation au point mort. Le caractère antiprolétarien de la « révolution culturelle » se manifesta notamment par le recours aux « gardes rouges » pour briser une grève générale menée par les cheminots à Shanghaï en 1967. Confrontée aux ravages provoqués par les « dix années perdues », la bureaucratie, deux ans après la mort de Mao en 1976, se tourna vers Deng Xiaoping, qui engagea les « réformes de marché » au nom de la modernisation du pays.
Bien que Mao et Deng soient souvent présentés comme radicalement opposés, ils sont en fait les deux faces de la même médaille, comme on l'a vu avec l'alliance antisoviétique de la Chine avec l'impérialisme US. Après plusieurs années d'affrontements nationalistes entre les bureaucraties de Moscou et de Pékin, Mao déclara à la fin des années 1960 que le « social-impérialisme soviétique » représentait un danger encore plus grand que les Etats-Unis. En 1972, Mao accueillait en grande pompe le président américain Richard Nixon à Pékin, au moment même où les avions américains bombardaient le Vietnam. Renforçant cette alliance, le régime de Deng travailla en tandem avec la CIA pour aider les tueurs moudjahidins afghans qui combattaient contre la présence de l'armée soviétique en Afghanistan dans les années 1980 (voir « China and the US "War on Terror" » [« La Chine et la "guerre contre le terrorisme" américaine », Workers Vanguard n° 776, 8 mars]). L'alliance antisoviétique de la Chine avec les Etats-Unis apporta une contribution cruciale aux efforts de l'impérialisme pour détruire l'Etat ouvrier dégénéré soviétique, qui constituait le contre-poids militaire à l'impérialisme US. Cette alliance antisoviétique a aussi jeté les bases de la pénétration économique impérialiste dans l'Etat ouvrier déformé chinois.
Actuellement, le régime de Pékin prêche que la Chine doit devenir une puissance forte et moderne à travers une plus grande intégration dans le marché mondial capitaliste. Ce rêve nationaliste vise à tromper les masses qui se détournent de plus en plus de la bureaucratie. Il sert aussi à tisser des liens commerciaux et en fin de compte politiques et sociaux avec la bourgeoisie chinoise expatriée. Depuis le début des « réformes de marché », le régime de Deng a fait appel avec insistance aux capitalistes chinois. Les ZES ont été établies initialement près de Hongkong et de Macao et le long de la côte en face de Taïwan, dans le but d'encourager les investissements des capitalistes chinois expatriés, qui conservent des liens linguistiques et familiaux avec ces régions. Après 1979, la bourgeoisie expatriée représentait 80 % des investissements étrangers en Chine continentale, et elle en représente aujourd'hui plus de la moitié. Les liens de la classe capitaliste chinoise expatriée avec le continent constituent un canal utile pour les investissements occidentaux et japonais en Chine.
La plus grande partie des investissements du capital chinois a été réalisée en partenariat avec les « princes héritiers », les fils et les filles des grosses légumes du gouvernement de Pékin et des hauts responsables du PCC. Jasper Becker, dans son livre The Chinese (Free Press [2000]), décrit ainsi la couche des jeunes Chinois privilégiés qui ont étudié à l'étranger :
« Ils sont passés par les mêmes universités américaines que les enfants des capitalistes et des responsables du KMT [Guomindang] qui ont fui à Hongkong ou à Taïwan en 1949, et ils partagent maintenant le même mode de vie et les mêmes aspirations. Beaucoup soit possèdent leurs propres entreprises, soit sont associés dans des joint-ventures avec ces capitalistes chinois expatriés. Ils voyagent à l'étranger, ont souvent une grande partie de leur fortune mise à l'abri à l'étranger, ou possèdent un passeport étranger. On peut se demander ce qu'ils feront de leur fortune et de leur pouvoir quand les anciennes générations quitteront la scène, mais il est possible qu'ils puissent conduire la Chine dans la direction politique qu'ont inaugurée Taïwan et Hongkong. »
http://www.icl-fi.org/francais/oldsite/Chine160-161.HTM
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Les pseudo-trotskystes dans le camp de la contre-révolution - Clameurs hystériques sur le rôle de la Chine en Afrique (Décembre 2011)

https://archive.is/KpVgD
Le Bolchévik nº 198 Décembre 2011
En août 2009, Hillary Clinton, la secrétaire d’Etat [chef de la diplomatie] américaine, faisait une visite en Angola à l’occasion de la signature d’un accord majeur entre le gouvernement dirigé par le Mouvement populaire pour la libération de l’Angola (MPLA) et Chevron, le géant pétrolier américain. Clinton en a profité pour annoncer d’autres investissements venant s’ajouter à une précédente promesse de Washington d’aider à la construction de deux barrages hydroélectriques. Pour les nationalistes bourgeois du MPLA, ces accords représentaient en quelque sorte un tournant de la part des impérialistes américains. Depuis son indépendance, arrachée au Portugal en 1975, l’Angola avait été déchiré par une guerre civile dévastatrice pendant près de 30 ans. Durant une grande partie de cette période, les Etats-Unis avaient fourni un soutien militaire et financier aux forces de guérilla alliées à l’Afrique du Sud de l’apartheid qui menaient une guerre réactionnaire pour déloger du pouvoir le MPLA, alors soutenu par l’Union soviétique et Cuba. De plus, les capitalistes américains avaient fait montre de peu d’empressement à investir en Angola après la fin officielle de la guerre civile en 2002.
C’est dans un but précis que Clinton montrait un visage amical au gouvernement du MPLA : l’année précédente, l’Angola était devenu le premier partenaire commercial africain de la Chine, le plus puissant aujourd’hui des pays où le capitalisme a été renversé. L’Angola fournit à la Chine près de 15 % de son pétrole et devance l’Arabie saoudite comme principal exportateur de pétrole vers la Chine. En retour, Pékin fournit des crédits à faible taux d’intérêt pour construire des hôpitaux, des écoles, des systèmes d’irrigation et des routes. Des accords similaires ont été conclus avec d’autres pays comme le Soudan, l’Algérie, la Zambie et la République démocratique du Congo, pour assurer pétrole et minerais métalliques à l’industrie en pleine essor de la Chine continentale.
Pour les Etats-Unis et les autres puissances impérialistes, qui ont subi une défaite historique avec la Révolution chinoise de 1949, tout cela ne constitue pas un heureux événement. La Révolution de 1949, menée par une armée de guérilla paysanne conduite par le Parti communiste chinois (PCC) de Mao Zedong, a créé un Etat ouvrier, quoique déformé bureaucratiquement dès sa naissance. Avec la mise en place, les années suivantes, d’une économie collectivisée et centralement planifiée, les bases étaient jetées pour d’énormes progrès sociaux pour les ouvriers, les paysans, les femmes et les minorités nationales. Les impérialistes cherchent depuis 1949 à renverser le pouvoir du PCC grâce à une contre-révolution qui rétablirait en Chine une exploitation capitaliste sans entraves. A cette fin, ils utilisent les pressions et menaces militaires et soutiennent les mouvements et « dissidents » anticommunistes intérieurs et, depuis plus de 30 ans, ils ont pénétré l’économie de la Chine continentale grâce aux « réformes de marché » du PCC.
Quand les accords commerciaux et les accords d’assistance entre la Chine et les pays africains ont commencé à se multiplier il y a cinq ans, des voix impérialistes ont tiré la sonnette d’alarme. Paul Wolfowitz, le président de la Banque mondiale, fustigeait les crédits très favorables accordés par les banques d’Etat chinoises qui, protestait-il, ne remplissaient pas les « normes sociales et environnementales ». Cela de la part d’un homme qui, quelques années auparavant, avait compté parmi les principaux architectes des guerres de l’administration Bush en Afghanistan et en Irak ! Pour sa part, le quotidien britannique Daily Mail (18 juillet 2008) titrait avec des relents de guerre froide antisoviétique : « Comment la Chine est en train de s’emparer de l’Afrique et pourquoi l’Occident doit VRAIMENT s’en inquiéter ».
Cette campagne a provoqué en Chine un débat parmi certains universitaires et responsables gouvernementaux sur le rôle de la Chine en Afrique, évidemment dans les limites définies par la politique globale fixée par la bureaucratie stalinienne de Pékin. Un article intitulé « La pratique du concept diplomatique chinois de “société harmonieuse” – une analyse des rapports sino-africains ces dernières années », signé Ge Zhiguo, condamnait fort justement « la politique de l’Occident en Afrique depuis longtemps », qui non seulement « n’a pas donné à l’Afrique la prospérité et la stabilité », mais qui a « plongé beaucoup de pays africains dans un chaos et une violence ethnique prolongés » (Gaoxiao Sheke Dongtai [Perspectives de sciences sociales dans l’enseignement supérieur], troisième numéro de 2007 ; les traductions, y compris celle-ci, sont faites par nos soins).
Charniers du roi Léopold au Congo belge, camps de concentration britanniques au Kenya, soutien américain à l’apartheid en Afrique du Sud : le bilan des impérialistes occidentaux en Afrique se décline en massacres, travaux forcés et répression brutale des mouvements indépendantistes et des luttes ouvrières. De fait, cette barbarie avait pour précurseur la mise en esclavage des Africains au début du capitalisme mercantile. Loin de moderniser ces sociétés, l’asservissement impérialiste a renforcé leur arriération et leur misère. Faisant remarquer que les investissements de la Chine en Afrique ont de toutes autres motivations, Ge Zhiguo appelait Pékin à réformer certaines de ses propres méthodes, pour répondre au ressentiment des Africains vis-à-vis du traitement que subissent les ouvriers dans les entreprises chinoises et de la concurrence par le bas qu’imposent les entrepreneurs chinois aux entreprises locales.
Conformément au programme trotskyste, la Ligue communiste internationale est pour la défense militaire inconditionnelle de la Chine contre l’impérialisme et la contre-révolution intérieure. Nous soutenons le droit qu’a la Chine de faire du commerce pour obtenir ce dont elle a besoin afin de poursuivre son développement. Mais nous savons que les investissements de la Chine et ses programmes d’assistance sont déterminés, non par l’internationalisme prolétarien, mais par les intérêts étroitement nationalistes de la bureaucratie du PCC. Ceux-ci s’expriment fondamentalement dans le dogme stalinien de « la construction du socialisme dans un seul pays » et son corollaire, la « coexistence pacifique » avec l’impérialisme (que le PCC appelle aujourd’hui « société harmonieuse »). Opposé à la perspective de la révolution prolétarienne internationale, le régime du PCC s’accommode de l’impérialisme (il s’est notamment associé, comme nous allons le voir, aux Etats-Unis et à l’Afrique du Sud pour soutenir les forces antisoviétiques en Angola) et donne un soutien militaire et politique aux régimes bourgeois « amis » en Afrique et ailleurs qui répriment brutalement les ouvriers et les pauvres des villes et des campagnes.
Le rôle que joue la Chine en Afrique est contradictoire ; il reflète les contradictions qui assaillent la Chine elle-même en tant qu’Etat ouvrier à régime bureaucratique, dans un monde dominé par l’impérialisme. La défense et l’extension des acquis de la Révolution chinoise requièrent une révolution politique prolétarienne qui chassera la bureaucratie du PCC et la remplacera par un régime de démocratie ouvrière engagé à se battre pour le socialisme mondial.
La Chine n’est pas capitaliste
Dans le cadre de la campagne antichinoise des impérialistes, on trouve sur la gauche des « socialistes » comme le Comité pour une internationale ouvrière (CIO) dirigé par Peter Taaffe [sa section française, la Gauche révolutionnaire, fait partie du Nouveau Parti anticapitaliste (NPA) d’Olivier Besancenot] ou le Secrétariat unifié (SU) de feu Ernest Mandel [dont les militants en France sont à l’origine du NPA]. Dans un article daté du 30 mars 2008 (« La Chine en Afrique »), Alternative socialiste (SAV), la section allemande du CIO, accusait la Chine de n’être « qu’un joueur parmi d’autres » dans le « jeu » de l’exploitation des pays africains. SAV déclarait que « la Chine, comme les autres pays impérialistes, ne cherche qu’à exploiter leurs ressources et leurs marchés aussi efficacement que possible ». Dans la revue Inprecor du SU (décembre 2006-janvier 2007), Jean Nanga – présenté par ailleurs comme « militant marxiste révolutionnaire congolais » – dénonçait de même la soi-disant « ambition mondiale » de la Chine qui serait selon lui « motivée par l’intérêt capitaliste ».
Il n’est nullement surprenant que le CIO et le SU se soient enrôlés sans vergogne dans la croisade anticommuniste contre la Chine. Le SU et le prédécesseur du CIO s’étaient prostitués à la « démocratie » bourgeoise en acclamant toutes sortes de contre-révolutionnaires, soutenus par les impérialistes, qui s’étaient rangés contre les ex-Etats ouvriers déformés soviétique et est-européens, comme Solidarność en Pologne, ou la racaille réactionnaire qui s’était massée sur les barricades de Boris Eltsine à Moscou en août 1991.
Le SU concentre sa stalinophobie sur la Chine ; il encense des « dissidents » pro-impérialistes comme Liu Xiaobo, lauréat du prix Nobel de la « paix » et partisan des guerres menées par les Etats-Unis au Vietnam, en Irak et en Afghanistan (voir « Hongkong : Les pseudo-trotskystes encensent Liu Xiaobo, laquais des impérialistes », le Bolchévik n° 197, septembre). Nos camarades de la Spartacist League/Britain faisaient remarquer que, de son côté, le CIO a salué des émeutes anticommunistes au Tibet et a pris ouvertement la défense de Taiwan « démocratique » ; Taiwan, qui est capitaliste, est soutenu depuis longtemps par les impérialistes américains et japonais pour viser la République populaire de Chine (voir « La Chine n’est pas capitaliste », Workers Hammer n° 202, printemps 2008). Peter Taaffe aime déclarer pompeusement que la « transition » vers un capitalisme pleinement développé « n’est pas encore totalement achevée » (« Halfway House » [A mi-chemin], Socialism Today, juillet-août). Cela n’est qu’un peu de vernis pour couvrir le soutien concret et constant du CIO aux forces de la contre-révolution capitaliste.
Le tumulte sur le rôle de la Chine en Afrique a commencé à prendre une sérieuse ampleur en 2006 en réaction au conflit du Darfour dans l’Ouest du Soudan, qui a eu pour conséquence de nombreux massacres et le déplacement de quelque deux millions de personnes chassées de chez elles. Ce conflit avait pour cause immédiate les attaques de milices janjawid – qui sont basées sur des musulmans nomades – lancées par le gouvernement de Khartoum contre des forces de guérilla basées sur des populations d’agriculteurs également musulmans. Aux Etats-Unis, la droite chrétienne, les sionistes et nombre de libéraux en vue ont mené une campagne exigeant une intervention impérialiste pour « sauver le Darfour » et diabolisant la Chine qui a lourdement investi dans la production pétrolière soudanaise et qui a développé des liens étroits avec le régime d’Al-Bachir, à qui elle fournit des équipements militaires. Se joignant à cette cabale, l’article de 2008 de SAV se plaignait que « le régime chinois, qui importe 8 % de son pétrole du Soudan, a montré durant le récent conflit qu’il se soucie beaucoup de ses profits et beaucoup moins du sort de la population locale ».
Il est à noter qu’une campagne anticommuniste était l’un des facteurs qui ont poussé la Chine à se tourner de plus en plus vers l’Afrique pour son approvisionnement en pétrole. Cette campagne enragée, menée en grande partie par la bureaucratie syndicale américaine, avait réussi à faire capoter en 2005 le projet d’acquisition d’Unocal, une société pétrolière établie aux Etats-Unis, par la China National Offshore Oil Company. La section américaine du CIO, qui s’appelle aussi Alternative socialiste, s’était déjà jointe la même année aux actions anti-Chine en cosignant un tract appelant l’université de Harvard à désinvestir de PetroChina, une autre entreprise d’Etat chinoise, et d’Unocal.
Les tirades antichinoises des libéraux et des pseudo-socialistes sont peut-être populaires à Londres, à Paris et dans d’autres centres impérialistes, où la majorité de la gauche répand le mensonge que la Chine est capitaliste ou qu’elle en a irrémédiablement pris le chemin. Mais ce message ne passe pas aussi bien en Afrique. Là, l’aide chinoise à la construction d’hôpitaux, d’écoles et autres infrastructures contraste singulièrement avec l’héritage laissé par les vrais impérialistes : extrême pauvreté, arriération sociale, conflits tribaux et ethniques. Le dépeçage de l’Afrique par les puissances européennes lors de la conférence de Berlin de 1884-1885 avait signalé l’émergence de l’impérialisme moderne. Ainsi que l’expliquait Lénine dans l’Impérialisme, stade suprême du capitalisme (1916), les pays industriels avancés, à la recherche de matières premières et d’une main-d’œuvre bon marché, sont de plus en plus contraints d’exporter du capital vers les pays plus retardataires. La concurrence interimpérialiste qui en résulte a conduit à deux guerres mondiales et à d’innombrables aventures coloniales, au prix de destructions terribles et d’un nombre incalculable de morts.
On voit dans la valeur des marchandises créées que les investissements de la Chine en Afrique ont un objectif fondamentalement différent. Toute marchandise – depuis les produits miniers jusqu’aux biens manufacturés – possède à la fois une valeur d’usage (en tant qu’objet de consommation désirable) et une valeur d’échange (qui se reflète à peu près dans le prix du marché). Sous le capitalisme, les propriétaires des usines et autres moyens de production amassent des profits en embauchant des ouvriers pour produire des marchandises, dans le but d’augmenter la valeur d’échange. Les investissements de la Chine à l’étranger, qui sont financés par plusieurs banques d’Etat, sont motivés non par le profit mais par le besoin de matières premières pour ses propres industries collectivisées – c’est-à-dire l’extraction de la valeur d’usage.
Princeton Lyman, un fonctionnaire du Département d’Etat [Ministère des Affaires étrangères] américain, que l’on ne peut soupçonner d’être un marxiste, le reconnaissait dans un rapport présenté en 2005 à la commission Etats-Unis-Chine du Congrès :
« Pour promouvoir ses intérêts, la Chine utilise divers instruments d’une façon que les nations occidentales ne peuvent que lui envier. La plupart des investissements de la Chine se font à travers des sociétés d’Etat dont les investissements n’ont pas d’obligation de rentabilité en eux-mêmes à partir du moment où ils servent les objectifs globaux chinois. C’est ainsi que le représentant en Ethiopie d’une entreprise de construction chinoise d’Etat a pu révéler avoir reçu l’instruction de Pékin d’être moins-disant sur plusieurs appels d’offres sans aucune considération de profit. L’objectif à long terme de la Chine en Ethiopie est l’accès à de futurs investissements dans les ressources naturelles, et pas les profits des entreprises de construction. »
Le fait que la Chine prenne part au commerce mondial ne la rend pas pour autant capitaliste ou impérialiste. C’est parce que l’investissement chinois n’est pas motivé par le profit capitaliste que ses effets sont si radicalement différents de ceux que produit l’exploitation impérialiste des pays du tiers-monde. Martyn Davies, directeur du réseau Chine-Afrique à l’université de Pretoria en Afrique du Sud, fait l’éloge des Chinois, disant qu’ils sont « les plus grands bâtisseurs d’infrastructures » en Afrique (« Le prochain empire ? », Atlantic, mai 2010) ; c’est un sentiment que partage l’universitaire américaine Deborah Brautigam dans son livre extrêmement flatteur de 2009 sur le rôle de la Chine en Afrique, The Dragon’s Gift ([Le cadeau du dragon], Oxford University Press).
Les pressions du marché mondial
La nécessité pour la Chine d’importer des matières premières est devenue aiguë il y a une dizaine d’années, lorsque la Chine continentale a cessé d’être en mesure de fournir l’essentiel du pétrole et des minerais métalliques dont avait besoin son industrie, en raison de sa croissance économique en forte hausse. Du fait de sa politique de « mondialisation », la Chine importait en 2009 52 % de son pétrole et 69 % de son minerai de fer.
La situation de la Chine contraste avec celle de l’Etat ouvrier soviétique issu de la Révolution d’octobre 1917 qui avait été dirigée par le Parti bolchévique. Suite à l’échec des révolutions prolétariennes dans les pays européens plus avancés, particulièrement en Allemagne, une caste bureaucratique conservatrice dirigée par Staline usurpa le pouvoir politique à partir de 1923-1924. L’Union soviétique, profondément marquée par l’arriération héritée du tsarisme et des effets dévastateurs de la guerre impérialiste et de la guerre civile, disposait en abondance de minerai de fer, de pétrole, de bois et autres matières premières. Staline et Cie utilisèrent ce fait comme argument pour justifier l’idée réactionnaire et utopique que le socialisme pouvait être réalisé dans la seule Russie soviétique. Avec cette idée ils jetaient par-dessus bord la conception marxiste élémentaire que, pour réaliser le socialisme – une société d’abondance matérielle –, il faut le pouvoir ouvrier international, en particulier dans les pays industriellement développés.
Sur la base de son économie planifiée, l’Union soviétique connut dans les années 1930 une croissance phénoménale alors que le reste du monde était empêtré dans les effets de la crise de 1929. Mais l’URSS ne pouvait par ses seules ressources et ses seuls efforts rattraper, et encore moins dépasser, le niveau technologique et la productivité du travail des pays capitalistes avancés. Des décennies de pression militaire et économique impérialiste se conjuguèrent à la mauvaise gestion bureaucratique et à la trahison par les staliniens d’occasions révolutionnaires ailleurs dans le monde ; mortellement affaibli, l’Etat ouvrier soviétique fut détruit par la contre-révolution capitaliste en 1991-1992.
Suite à cette catastrophe, la direction du PCC s’est livrée à une étude interne destinée à réfléchir au moyen d’éviter un destin similaire tout en restant dans le cadre du programme stalinien nationaliste du « socialisme avec des caractéristiques chinoises ». Le régime a tiré notamment la conclusion que l’Union soviétique avait consommé trop de ressources à essayer de soutenir la concurrence avec les impérialistes sur le plan militaire et sur d’autres plans. Il a été décidé que la Chine, au contraire, étendrait et approfondirait ses liens avec le marché capitaliste mondial. Pékin est maintenant un partenaire si « responsable » sur le marché mondial que l’économiste en chef de la Banque mondiale, l’une des principales institutions qui mettent en œuvre les diktats impérialistes, est Justin Yifu Lin, un des économistes chinois les plus réputés !
Dans le cadre de sa stratégie de « mondialisation », la Chine soutient de plus en plus des interventions militaires menées dans le tiers-monde par les Nations Unies, une association de malfaiteurs impérialistes et de leurs victimes. Cela représente un tournant par rapport à la politique qu’avait adoptée le régime du PCC quand la Chine avait été admise à l’ONU il y a 40 ans. Comme l’observe Stefan Stähle dans « Le changement d’attitude de la Chine vis-à-vis des opérations de maintien de la paix menée par les Nations Unies », un article paru dans la revue universitaire China Quarterly (septembre 2008) :
« Au début, la Chine rejetait totalement l’idée d’un maintien de la paix par l’ONU. Pékin considérait toutes les interventions de l’ONU comme étant manipulées par les grandes puissances, notamment parce que la Chine avait été la cible de la première action de répression dirigée par les Etats-Unis et autorisée par les Nations Unies en 1951 [sic, c’était en fait en 1950] durant la guerre de Corée […]. Mais depuis 1981, lorsque la Chine a commencé à s’ouvrir au monde, les diplomates chinois ont voté en faveur de toutes les missions pour mettre en œuvre des tâches traditionnelles de maintien de la paix ou pour gérer des transitions. »
En clair, les « tâches de maintien de la paix » se traduisent par la répression sanglante et l’imposition du diktat impérialiste. La Chine a commis le crime de prêter ses propres forces militaires et de police à de semblables opérations de « maintien de la paix », de Haïti au Soudan. Comme le faisait remarquer Chris Alden dans son livre China in Africa (Zed Books, 2007), « La majorité des forces chinoises de maintien de la paix, en fait, sont basées en Afrique ; cela fait de la Chine, de tous les membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU, le plus gros contributeur aux opérations de maintien de la paix. » En tant qu’internationalistes prolétariens, nous exigeons que la Chine mette fin à sa participation aux missions militaires de l’ONU.
Etant donné que l’économie de la Chine continue à croître alors que les pays impérialistes sont empêtrés dans une récession apparemment sans fin – preuve la plus récente que le système de production pour le profit est source de crises –, il pourrait sembler que Pékin a effectivement trouvé un moyen de contourner les pressions qui, au bout du compte, avaient conduit l’Union soviétique à l’effondrement. Mais une telle idée repose sur une croyance fallacieuse dans la stabilité de l’ordre capitaliste mondial et dans les bonnes intentions envers la Chine de ses partenaires commerciaux impérialistes qui dominent le marché mondial.
En Chine même, la stupéfiante croissance économique a pour effet d’exacerber les tensions sociales et entre les classes. A cause notamment des « réformes de marché », un énorme fossé s’est creusé entre, d’une part, les responsables gouvernementaux corrompus, les entrepreneurs capitalistes et les petits-bourgeois privilégiés et, d’autre part, les centaines de millions de prolétaires – dans les entreprises d’Etat et les entreprises privées – et de paysans pauvres. Une vague de grèves l’an dernier dans les usines automobiles et autres entreprises privées n’en était qu’un aspect : il y a un énorme accroissement de ce que le régime du PCC nomme « incidents de masse » – arrêts de travail, assemblées de pétitionnaires, protestations contre la corruption, etc. Le nombre de ces incidents a été multiplié par deux depuis 2006, atteignant 180 000 en 2010.
Tôt ou tard, le régime stalinien mènera la Chine au bord du gouffre, ce qui posera la menace d’une contre-révolution capitaliste. Dans le même temps, l’antagonisme entre la bureaucratie et les masses travailleuses chinoises prépare le terrain pour une révolution politique prolétarienne pour chasser le régime stalinien parasitaire. Le prolétariat chinois a besoin de la direction d’un parti léniniste-trotskyste qui combatte les apôtres de la contre-révolution « démocratique » (notamment ceux qui affichent ce programme sous des couleurs « socialistes » ou même « trotskystes »), et qui arrache la classe ouvrière au nationalisme stalinien. Guidée par une telle direction, une Chine des conseils ouvriers et paysans promouvrait la révolution prolétarienne dans le monde. Avec les ouvriers au pouvoir, la capacité industrielle et technologique du Japon, des Etats-Unis et de l’Europe occidentale serait mise au service du développement de la Chine dans tous ses aspects dans le cadre d’un ordre socialiste mondial.
La « non-ingérence » : soutien au pouvoir bourgeois
En réponse à l’accusation de « néocolonialisme » de la Chine vis-à-vis de l’Afrique, beaucoup d’universitaires et de porte-parole du gouvernement chinois font valoir la politique suivie par Pékin de « non-ingérence » dans les affaires intérieures d’autres pays. Dans un article d’une revue universitaire, Liu Naiya faisait l’éloge de l’aide de la Chine aux ex-colonies en Afrique, la qualifiant de « “cadeau” au nationalisme africain de la part d’un pays socialiste. En d’autres termes, il s’agit d’un investissement politique rationnel – une grande démonstration de l’amitié fraternelle du communisme international » (« Avantage mutuel : l’essence des rapports sino-africains – réponse à l’accusation de “néo-colonialisme chinois en Afrique” », Xiya Feizhou [Asie de l’Ouest et Afrique], août 2006).
Les porte-parole du PCC aiment rappeler l’aide et le soutien diplomatique que la Chine avait donnés à certains mouvements africains qui luttaient pour l’indépendance contre le pouvoir colonial. Et il ne fait aucun doute que l’aide et les investissements chinois stimulent le développement dans beaucoup de pays africains. Mais c’est à mille lieues de l’internationalisme socialiste. Les accords commerciaux que signe la Chine s’accompagnent de la « condition politique » que Pékin ne fera rien pour contrarier ses partenaires commerciaux bourgeois. Ainsi les staliniens chinois aident à soutenir l’ordre capitaliste qui maintient les masses d’ouvriers et de paysans africains dans une misère extrême. L’empressement du PCC à soutenir des régimes bourgeois réactionnaires était manifeste dès la Conférence des nations afro-asiatiques de 1955 à Bandung, en Indonésie, lors de laquelle Zhou Enlai exposa les « Cinq principes de la coexistence pacifique », dont celui de s’abstenir de faire pression sur d’autres pays pour qu’ils changent de système économique. La justification « anti-impérialiste » de ce programme de collaboration de classes était usée jusqu’à la corde, comme le montrait clairement la politique de coexistence pacifique que menait au même moment le régime de Mao vis-à-vis du Japon, le bastion impérialiste de l’Asie.
En soutien à la politique de Pékin, on mentionne généralement la construction par la Chine de Mao du chemin de fer Tanzanie-Zambie dans les années 1970. C’était, il est vrai, une action significative qui avait nécessité un travail et des sacrifices énormes de la part des ouvriers chinois. Mais le PCC donnait simultanément un soutien politique au régime tanzanien de Nyerere alors que celui-ci réprimait les luttes syndicales élémentaires des ouvriers pauvres.
En cela, les staliniens chinois ont montré leur parenté politique avec la bureaucratie du Kremlin. L’aide soviétique fut cruciale dans la construction du barrage d’Assouan en Egypte, achevée en 1970. Avec cette aide étaient envoyés des conseillers militaires soviétiques, et même plus. En fait, Moscou a fourni au régime bonapartiste bourgeois égyptien de Nasser davantage d’armes modernes qu’au Nord-Vietnam pendant toute la lutte héroïque de celui-ci contre l’impérialisme américain ! Par ailleurs le Parti communiste soudanais, aligné derrière l’Union soviétique, s’était subordonné à l’homme fort nationaliste bourgeois, Nemeiri, et il trahit une occasion révolutionnaire qui se termina par un massacre des communistes au début des années 1970. Avec le même programme de collaboration de classes, le Parti communiste sud-africain (SACP) est plongé depuis 80 ans dans une alliance avec le Congrès national africain (ANC) et, aujourd’hui, il aide à faire appliquer les diktats du capitalisme de néo-apartheid, dans le cadre du gouvernement bourgeois dirigé par l’ANC.
Les marxistes révolutionnaires reconnaissent qu’un Etat ouvrier peut être contraint de signer des accords commerciaux et diplomatiques avec des Etats capitalistes. Mais il ne faut pas confondre cela avec la tâche du parti communiste, qui est de diriger la lutte pour la révolution prolétarienne. Au temps de Lénine, l’Etat ouvrier soviétique a signé en 1922 le traité de Rapallo avec l’Allemagne capitaliste, un accord qui incluait une coopération militaire. Simultanément, les bolchéviks constituaient la force dirigeante dans l’Internationale communiste, cherchant à forger des partis communistes en mesure de diriger les ouvriers, notamment en Allemagne, jusqu’à la prise du pouvoir.
Un régime révolutionnaire chercherait également à utiliser les biens détenus à l’étranger comme arme dans la stratégie prolétarienne internationaliste. Léon Trotsky a abordé cette question au sujet du chemin de fer de la Chine orientale qui avait été construit par la Russie tsariste dans le but de piller la Chine, et qui était resté propriété soviétique après la révolution d’Octobre. En 1929, deux ans après avoir massacré des dizaines de milliers de communistes et autres militants chinois, le régime de Chiang Kai-shek provoqua un conflit militaire avec l’Union soviétique, qui était alors dirigée par la bureaucratie stalinienne, au sujet du contrôle du chemin de fer. Dans « La défense de l’URSS et l’opposition » (septembre 1929), Trotsky s’élevait contre ceux qui traitaient d’« impérialiste » la stratégie soviétique dans cette affaire. Il soulignait : « Nous considérons le chemin de fer de la Chine orientale comme un des instruments de la Révolution mondiale, et, plus immédiatement, des Révolutions russe et chinoise. […] Mais tant que nous aurons des possibilités et des forces, nous protégerons cette voie contre l’impérialisme, la préparant à être livrée à la Révolution chinoise si celle-ci est victorieuse. »
Trotsky poursuivait : « Le caractère d’entreprises socialistes de cet ordre, la direction qui leur sera donnée, les conditions de travail, tout cela doit être réglé de manière à relever l’économie et la culture des pays arriérés avec l’aide du capital, de la technique, de l’expérience des Etats prolétariens plus riches, pour le plus grand avantage des deux parties. » Trotsky envisageait ainsi la façon dont une dictature prolétarienne en Grande-Bretagne procéderait en Inde avec les concessions des anciens dirigeants impérialistes :
« En même temps, l’Etat ouvrier, sans abandonner lesdites concessions, devrait en faire l’instrument, non seulement d’un relèvement économique de l’Inde, mais de sa future reconstruction socialiste. Il va de soi qu’une telle politique, indispensable également dans l’intérêt de la consolidation d’une Angleterre socialiste ne pourrait être appliquée qu’en complet accord avec l’avant-garde du prolétariat indien et devrait assurer des avantages évidents aux paysans de l’Inde. »
La trahison antisoviétique du PCC
La perspective tracée par Trotsky est diamétralement opposée au programme nationaliste et antirévolutionnaire des staliniens chinois. On en voit une preuve frappante dans l’alliance criminelle qu’avait forgée le régime de Mao avec l’impérialisme américain contre l’Union soviétique que les maoïstes fustigeaient et calomniaient, disant qu’elle était « social-impérialiste » et l’« ennemi principal » des peuples du monde.
L’un des fruits de cette trahison fut la dévastation de l’Angola par des décennies de guerre. Après avoir arraché son indépendance du Portugal en 1975, le pays fut précipité dans une guerre civile entre trois forces de guérilla nationalistes : le MPLA, l’Union nationale pour l’indépendance totale de l’Angola (UNITA) et le Front national pour la libération de l’Angola (FNLA). Au début, nous n’avions, en tant que marxistes, donné de soutien à aucun des camps en présence, qui étaient tous des mouvements nationalistes petits-bourgeois aspirant à consolider un régime bourgeois.
Cette situation allait cependant vite changer. Avec l’aide de l’Union soviétique, le MPLA prit le contrôle de la majorité des zones importantes, y compris Luanda, la capitale, et proclama l’Angola « république populaire ». En réaction, les Etats-Unis imposèrent l’unification de l’UNITA et du FNLA et leur fournirent des armes pendant que l’Afrique du Sud et le Portugal envoyaient des centaines de soldats pour essayer de renverser le MPLA. La guerre civile se transforma ainsi en guerre par procuration entre l’impérialisme américain et l’Etat ouvrier dégénéré soviétique. Les marxistes avaient clairement un côté dans ce conflit : pour la victoire militaire du MPLA. La Chine de Mao, au contraire, soutint activement le FNLA/UNITA financé par la CIA et envoya même des instructeurs militaires pour entraîner les assassins anticommunistes. Les responsables américains firent remarquer que Washington était en position de « réduire l’aide aux mouvements anticommunistes, parce nous étions satisfaits de laisser les Chinois faire le travail sur le terrain » (cité dans le Monde, 5 décembre 1975). Cette déclaration témoignait bien du rôle joué par la Chine. Autant pour la « non-ingérence » !
Quand les troupes sud-africaines lancèrent un blitzkrieg en direction de Luanda, un journal officiel chinois, Peking Review (21 novembre 1975), publia une déclaration politique venant de haut qui condamnait « l’expansion et l’ingérence grossière de l’Union soviétique », et ne mentionnait même pas l’invasion par l’armée de l’apartheid ! L’aide soviétique puis l’intervention des héroïques troupes cubaines renversèrent finalement la situation, et les agents des impérialistes et leur garde avancée sud-africaine furent refoulés. Mais la guerre civile se prolongea. Les ponts avaient été détruits par les bombes, les mines terrestres jonchaient les routes rurales et les champs, et les infrastructures urbaines s’étaient quasiment effondrées, ce qui aggrava énormément la profonde arriération du pays.
Les masses angolaises ont payé de leur sang la trahison des staliniens chinois, qui ont par la suite su profiter de la misère de l’Angola et d’autres pays d’Afrique subsaharienne à laquelle ils avaient eux-mêmes contribué. Plus fondamentalement, dans la mesure où le PCC a aidé matériellement les forces antisoviétiques réactionnaires soutenues par l’impérialisme, de l’Afrique australe à l’Afghanistan dans les années 1970 et 1980, il a contribué à la destruction de l’URSS elle-même, une défaite catastrophique pour les ouvriers et les opprimés du monde entier, y compris en Chine.
Pour l’internationalisme prolétarien !
Du fait qu’ils sont guidés par les intérêts nationaux étroits de la bureaucratie de Pékin, les investissements de l’Etat chinois à l’étranger dressent souvent les entreprises chinoises et leurs dirigeants contre les ouvriers qu’ils emploient. Les mines, installations pétrolières et projets de construction financés par la Chine surgissent un peu partout en Afrique, mais s’accompagnent d’abus contre les ouvriers : pratiques de recrutement discriminatoires, bas salaires, actions ouvertement antisyndicales. Une étude citée par Deborah Brautigam dans The Dragon’s Gift a révélé que des entreprises de construction chinoises en Namibie violaient les lois sur le salaire minimum et l’obligation de formation dans le cadre de la « discrimination positive », et qu’elles ne versaient pas les cotisations sociales. Les ouvriers chinois en Afrique mènent aussi bataille contre les mauvais traitements dont ils sont victimes. Selon Brautigam, lorsque 200 ouvriers chinois du BTP en Guinée équatoriale se sont mis en grève en mars 2008, il y a eu des heurts avec les forces de sécurité locales qui se sont soldés par la mort de deux ouvriers.
Il y a un fait que la presse bourgeoise, tout comme celle de gauche, passe virtuellement sous silence : parmi les pires attaques contre les ouvriers africains, beaucoup sont menées par des entrepreneurs chinois privés qui se collent comme des sangsues aux programmes d’investissement de la Chine, avec l’approbation de Pékin. En 2010 deux contremaîtres chinois ont abattu 13 mineurs dans la mine de charbon de Collum en Zambie au cours d’une protestation pour les salaires. L’année suivante les autorités zambiennes ont décidé de ne pas engager de poursuites, ce qui a provoqué la colère en Zambie. La mine, que la presse présentait comme « appartenant à des Chinois », n’était pas une entreprise d’Etat mais la propriété d’un investisseur privé, gérée par ses quatre frères cadets.
Les marxistes soutiennent les ouvriers qui luttent pour les droits syndicaux ainsi qu’un salaire et des avantages sociaux décents, y compris lorsqu’ils luttent contre des employeurs chinois. En même temps, il faut combattre les démagogues nationalistes et les dirigeants syndicaux traîtres qui, sous prétexte des abus contre les ouvriers, prennent le train en marche des impérialistes contre la Chine. Par exemple, la COSATU, confédération syndicale sud-africaine, membre de l’Alliance tripartite aux côtés de l’ANC et du SACP, vitupère depuis longtemps contre les importations de vêtements chinois qui coulent les fabricants locaux.
Avec ce genre de protectionnisme, on répand le mensonge que le prolétariat (majoritairement noir) d’Afrique du Sud aurait un « intérêt national » commun avec la classe capitaliste (majoritairement blanche) sud-africaine ; cela montre la banqueroute des bureaucrates de la COSATU qui prétendent défendre la solidarité ouvrière internationale. Cela nourrit également la campagne pour la contre-révolution en Chine en renforçant la main des impérialistes, dont la puissance militaire et économique constitue un obstacle formidable à la révolution prolétarienne en Afrique du Sud et ailleurs. La défense de la Chine et des autres Etats ouvriers déformés – Cuba, Corée du nord, Vietnam et Laos – est d’une importance vitale pour lutter pour un avenir socialiste en Afrique, dont la classe ouvrière sud-africaine, combative et stratégiquement concentrée, détient la clé. On ne fera pas de nouveaux acquis si on est incapable de défendre ceux que l’on a déjà !
Les marxistes doivent aussi combattre le chauvinisme qui imprègne la bureaucratie d’Etat chinoise et ses représentants à l’étranger. Du fait que les budgets et les délais sont fixés par Pékin, les sociétés chinoises emploient souvent des ouvriers venant de Chine plutôt que recrutés localement. Pour défendre ces pratiques, le directeur général de la China National Overseas Engineering Corporation, une entreprise d’Etat, déclarait : « Les Chinois sont capables de supporter de très grosses charges de travail. Il s’agit d’une différence culturelle. Les Chinois travaillent jusqu’à ce que la tâche soit terminée et ils se reposent ensuite. » Il se plaignait que les ouvriers zambiens étaient « comme les Britanniques » : « Ils font la pause pour prendre le thé et ils ont beaucoup de jours de congé. Pour notre société de construction, cela signifie que ça coûte beaucoup plus cher » (cité par Chris Alden dans China in Africa). Ces commentaires en disent long sur le mépris qu’éprouvent les bureaucrates chinois vis-à-vis des ouvriers, tant africains que chinois.
Un gouvernement des conseils ouvriers et paysans en Chine qui hériterait des activités à l’étranger d’entreprises d’Etat chinoises ferait des efforts particuliers pour recruter et former des ouvriers locaux, avec des droits syndicaux et des salaires et avantages sociaux supérieurs à ceux pratiqués localement. De même, un tel régime réglerait leur compte aux bourgeois qui ont pris de l’ampleur en Chine suite aux « réformes de marché » et qui ont aussi trouvé une place en Afrique. Surtout, il suivrait les traces de l’Etat ouvrier soviétique des premières années en œuvrant à la victoire du pouvoir ouvrier sur l’ensemble de la planète. C’est pour forger les partis léninistes d’avant-garde nécessaires pour diriger cette lutte que la LCI combat pour reforger la Quatrième Internationale, le parti mondial de la révolution socialiste.
http://www.icl-fi.org/francais/lebol/198/chine.html
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L’économie d’un Etat ouvrier en transition vers le socialisme (Décembre 2011)

Le Bolchévik nº 198 Décembre 2011
Cette présentation a été donnée le 6 août 2005 par Joseph Seymour, membre du comité central de la Spartacist League/U.S., devant les membres du groupe de jeunesse de la SL, le Spartacist Youth Club (SYC), à Oakland en Californie. Elle a été revue et légèrement augmentée, en collaboration avec le camarade Seymour, pour publication dans Workers Vanguard (n° 989, 28 octobre).
Les pionniers du mouvement socialiste d’avant Marx avaient un objectif fondamental, l’égalité économique ; ils considéraient qu’on pouvait l’obtenir immédiatement et en même temps que c’était le but final désiré. En d’autres termes, ils ne concevaient nullement un niveau de développement économique supérieur, que rendrait possible le renversement révolutionnaire du capitalisme. La Conjuration des Egaux a été la première organisation révolutionnaire communiste. Elle avait vu le jour dans la dernière phase de la Révolution française de la fin du XVIIIe siècle. Elle avait pour programme le communisme de consommation et de distribution. Le gouvernement révolutionnaire devait fournir aux familles nombreuses des logements plus spacieux et, proportionnellement, davantage de nourriture, de vêtements et autres produits de première nécessité.
Une des plus importantes contributions théoriques de Marx a été de changer la perspective du mouvement socialiste en la faisant passer de l’égalité dans le domaine de la consommation à l’élimination complète de la pénurie économique grâce à une élévation progressive du niveau des forces productives. Evidemment, dans une société sans classes, une société communiste, tout le monde pourra avoir équitablement accès aux biens de consommation. Mais il y aura certainement une énorme diversité des modes de vie individuels, auxquels correspondront différents niveaux d’utilisation individuelle de ces biens.
Si je commence ma présentation là-dessus, c’est que nous sommes dans une large mesure rejetés dans l’univers intellectuel du jeune Marx. Si vous faites un sondage parmi 100 étudiants et que vous leur demandez ce que le socialisme signifie pour eux, ils diront en grande majorité que c’est une question d’égalité économique. Ils vous diront que cela veut dire que tout le monde a plus ou moins le même niveau de vie. Rares seront ceux qui répondront que le socialisme a pour objectif d’élever le niveau de production et la productivité du travail à un niveau tel que la répartition des biens de consommation entre les individus ne provoquera plus de conflit social et ne sera même plus une préoccupation sociale.
Mais c’est notre but ultime. Pour l’atteindre, toute une période historique relativement longue sera malheureusement nécessaire une fois que la classe capitaliste aura été expropriée par la révolution socialiste prolétarienne. Dans cette société-là en transition vers le socialisme, la pénurie économique – et donc certaines formes d’inégalité économique – continuera d’exister. Lorsque vous y réfléchissez, c’est forcément vrai au niveau international. Cela prendra des générations au sein d’une économie socialiste planifiée internationalement pour faire en sorte que le niveau de vie des populations de la Chine, de l’Inde et d’autres pays d’Asie, d’Amérique latine et d’Afrique atteigne celui de ce qu’on appelle les pays industrialisés.
Mais même dans un Etat ouvrier d’une zone économiquement avancée comme en Amérique du Nord ou en Europe, l’inégalité économique persisterait sous certaines formes. Marx en parlait dans sa Critique du programme de Gotha (1875). Les gens auraient encore à passer beaucoup de temps et d’énergie à faire ce que Marx appelait un travail aliéné, c’est-à-dire faire un travail qu’ils ne feraient pas s’ils n’étaient pas payés pour. Certains emplois sont physiquement plus durs, plus salissants, plus ennuyeux, plus désagréables ou, dans certains cas, plus dangereux que d’autres. Ainsi, les mineurs de charbon et les ouvriers du bâtiment seraient mieux payés que les informaticiens qui travaillent dans des bureaux confortables. Des travailleurs possédant des qualifications économiquement utiles obtenues grâce à un long apprentissage, comme par exemple des pilotes d’avion, seraient mieux payés que le personnel de bord et les bagagistes. Ce sont juste les frais généraux de ce que Marx appelait la première phase de la société communiste.
Il y a une autre source importante d’inégalité économique dans la première phase après la révolution prolétarienne. Un objectif essentiel, et un aspect fondamental, d’une société communiste aboutie est de remplacer la famille nucléaire par des institutions collectives pour l’éducation et la garde des enfants par la société. Mais cette transformation, la plus fondamentale de toutes, nécessitera là encore le travail de plusieurs générations. Pendant toute une période historique, la famille demeurera l’unité sociale de base et donc l’unité économique et financière de base.
Prenez par exemple deux familles qui ont toutes deux un revenu annuel de 70 000 dollars. La première a un enfant et la seconde a trois enfants. La première famille a un niveau de vie un peu plus élevé. La différence ne sera jamais aussi grande que sous le capitalisme. Les soins médicaux seront gratuits. Le logement sera bon marché. L’enseignement sera gratuit et de qualité, de la crèche jusqu’à l’université et au-delà. Mais le revenu ne sera pas simplement proportionnel à la taille de la famille. Encore une fois, Marx mentionnait ceci dans sa Critique du programme de Gotha.
La planification économique par la démocratie ouvrière
Eliminer l’inégalité économique sous toutes ses formes exige que l’on éradique la pénurie économique en élevant progressivement le niveau de production. Pour y parvenir, il faudra prélever une partie de la production sociale totale et l’investir pour développer l’appareil de production avec la technologie la plus moderne.
Mais nous avons là une contradiction. Plus l’Etat ouvrier dépense de ressources à construire de nouvelles usines, à moderniser les usines actuelles, développer et moderniser les infrastructures (c’est-à-dire les réseaux électriques, les systèmes d’adduction d’eau, les autoroutes et les voies ferrées), moins il pourra dépenser pour la consommation familiale et individuelle. Donc il devra faire un choix entre augmenter légèrement le niveau de consommation à court terme et augmenter fortement le niveau de consommation à long terme.
En l’absence d’une révolution socialiste internationale dans les pays capitalistes avancés, ce choix serait particulièrement douloureux et source de conflits au sein d’un Etat ouvrier économiquement arriéré et nationalement isolé. Mais même dans un futur Etat ouvrier aux Etats-Unis ou en Europe occidentale, doté de ressources bien plus importantes, la répartition entre consommation et investissement resterait une question politique épineuse qui risque de polariser de façon importante la classe ouvrière. « Je veux avoir tout ce que je peux et tout de suite, mon pote, pas dans dix ou vingt ans. Qui sait si je serai en vie à ce moment-là. » Vous allez entendre ce genre d’arguments.
Pour que les organes démocratiques du gouvernement ouvrier puissent prendre des décisions rationnelles en ce qui concerne la répartition de la production totale entre la consommation et l’investissement, il faut pouvoir quantifier le rapport entre les deux. Si nous accroissons l’investissement dans la production de 13 à 15 % de la production totale, quelle sera l’augmentation de biens de consommation dans 5 ans, 10 ans ou 15 ans ?
Heureusement pour nous, les questions de ce type ont été discutées et étudiées en profondeur en Union soviétique dans les années 1920. Cela a donné lieu à une riche littérature économique écrite d’un point de vue marxiste dans le cadre du débat et de la lutte fractionnelle à propos de la mise en place d’une économie collectivisée et centralement planifiée. Un économiste soviétique du nom de G.A. Feldman a développé un modèle théorique pour une planification économique à long terme, c’est-à-dire couvrant une période de 20 à 40 ans. A mon avis, l’œuvre de Feldman « A propos de la théorie des taux de croissance du revenu national » est une contribution extrêmement importante à la compréhension marxiste de l’économie de la période de transition. Vous pouvez en trouver la traduction en anglais dans Foundations of Soviet Strategy for Economic Growth [Les fondements de la stratégie soviétique pour la croissance économique] (1964) édité par Nicolas Spulber.
Feldman a adapté à une économie collectivisée et centralement planifiée un modèle développé par Marx bien avant lui, tout en y apportant certaines modifications et additions importantes. Dans le deuxième livre du Capital, Marx développe un modèle théorique de développement de la production sous le capitalisme. Marx divise l’économie en deux secteurs fondamentaux : les biens de consommation et les biens de production (ou d’équipement). Les biens de consommation et les services à la personne sont ceux qui satisfont directement les besoins et les désirs personnels. Une chemise est un bien de consommation. La machine à coudre pour fabriquer la chemise est un bien de production, de même que le métier à tisser le coton avec lequel on produit le tissu de la chemise. Le pain est un bien de consommation. Le four dans lequel on le cuit et la moissonneuse-batteuse qui sert à récolter le blé ou l’avoine dont le pain est composé sont des biens de production.
Feldman a développé le modèle de Marx pour l’appliquer à un Etat ouvrier en divisant le secteur des biens de production en deux sous-secteurs fondamentaux. Il y a les biens de production qui servent à fabriquer des biens de consommation et il y a les biens de production qui servent à fabriquer d’autres biens de production. Une machine à coudre est un exemple du premier secteur. Les machines-outils comme les tours qui servent à fabriquer des machines, y compris des machines à coudre, appartiennent au second secteur. Beaucoup de biens de production ne sont pas dédiés à une technologie spécifique ; ils peuvent être utilisés pour développer le secteur des biens de consommation ou pour augmenter la capacité du secteur des biens de production. Une aciérie peut servir à fabriquer des automobiles ou du matériel de construction. Une bétonnière ou un engin de terrassement peut servir à construire des immeubles d’habitation ou des usines. Une centrale hydroélectrique peut fournir l’électricité nécessaire au fonctionnement d’appareils ménagers tout comme à celui des chaînes d’assemblage d’une usine.
Ainsi, il y a deux facteurs fondamentaux qui déterminent le taux de croissance de la production totale de biens de production et celui de la production d’articles de consommation. Le premier est la répartition de la production totale entre le secteur des biens de consommation et celui des biens de production. Le second est la répartition au sein du secteur des biens de production entre ceux destinés à produire les biens de consommation et ceux destinés à produire d’autres biens de production.
Prenez deux économies socialistes qui toutes deux augmentent de 25 % la production totale dans le secteur des biens de production. Dans la première, 75 % de cet investissement dans les biens de production est destiné à développer la production du secteur des biens de consommation et, dans la seconde, 50 %. Dans la première économie, la consommation va augmenter plus vite au début du plan économique mais plus lentement par la suite. Dans la seconde, c’est exactement le contraire. En ajustant les proportions, il est possible de développer une série de plans économiques alternatifs, depuis ceux qui développent au maximum la consommation à court terme jusqu’à ceux qui accroissent au maximum les ressources productives (et par conséquent la consommation) à long terme.
L’autorité en charge de la planification soumettrait une série de, disons, six plans alternatifs pour débat et décision à l’organe le plus élevé d’un gouvernement ouvrier, c’est-à-dire l’assemblée centrale des conseils ouvriers. Cela va probablement donner lieu à controverse. Des délégués vont argumenter : « Nos ouvriers et nos pauvres viennent juste d’accomplir une révolution. Ils attendent et exigent une amélioration importante et spectaculaire de leur niveau de vie, pas seulement des promesses d’amélioration importante dans 15 ou 20 ans. Nous voulons le plan A. » D’autres délégués diront : « Voyons plus loin que le bout de notre nez. Notre objectif est de développer la capacité de production et le rendement du travail. Le plan C est le mieux adapté. Bien sûr, au tout début, la consommation va augmenter plus lentement qu’elle ne l’aurait fait autrement, mais nous pensons que c’est le prix que nous voulons payer. »
Une fois que le taux de croissance à long terme de la production totale ainsi que de celle des moyens de production et celle des articles de consommation est établi, il est alors possible d’élaborer un plan économique détaillé pour les différentes périodes à venir – un an, deux ans, cinq ans. Disons qu’un plan est approuvé par l’assemblée centrale des conseils ouvriers. D’après ce plan, dans cinq ans, le revenu par habitant sera équivalent à 60 000 dollars. En s’appuyant sur les habitudes des consommateurs et les enquêtes de consommation, et après avoir consulté les coopératives de consommateurs, on peut prévoir plus ou moins précisément le modèle de base qui correspond à ce niveau de revenu. Par exemple, une estimation de 15 000 dollars pour le logement, 10 000 dollars pour la nourriture, 10 000 dollars pour la voiture et autres moyens de transport, etc.
Il y a un autre élément crucial de la planification économique dans un Etat ouvrier, particulièrement dans les pays les plus développés comme les Etats-Unis, l’Allemagne ou le Japon : il faut investir une partie de la production totale pour approvisionner en ressources essentielles, en argent et savoir-faire technologique les pays sous-développés afin de les aider à élever qualitativement le niveau de leur production pour progresser sur la voie du socialisme.
Pour le marché comme base de calcul et non la concurrence sur la base du marché
Une fois qu’on a établi le schéma de base prévu pour les produits finis, il devient alors possible de déterminer la quantité de matières premières et de produits intermédiaires nécessaires. Combien faut-il d’acier, d’aluminium et autres métaux ? Combien de plastique, de tissu en coton et en synthétique, de ciment, de caoutchouc et ainsi de suite ?
En fait, la technique et les informations pour répondre à ces questions existent déjà. Il y a des modèles théoriques et des études empiriques pour établir la relation entre la production de matières premières et celle de produits intermédiaires qu’il faut pour obtenir un éventail donné de produits finis. Cela s’appelle l’analyse entrées-sorties. Il est remarquable que Wassily Leontiev, celui qui a établi la théorie de l’analyse entrées-sorties et qui a fait les premières recherches dessus, avait été étudiant à l’université de Leningrad au milieu des années 1920. Donc il est clair que s’il a développé l’analyse entrées-sorties, c’était sous l’influence des discussions et des débats enrichissants qui avaient lieu parmi les économistes et autres intellectuels soviétiques sur la façon dont devait fonctionner en pratique une économie collectivisée et centralement planifiée.
Au début des années 1930, Trotsky critiquait énormément l’aventurisme économique destructeur et le dirigisme bureaucratique du régime de Staline. Au milieu d’un article qui s’en prenait à ceux-ci, Trotsky fit une sorte de déclaration de principes généraux : « Seule l’interaction des trois éléments suivants, planification d’Etat, marché et démocratie soviétique, permettra de diriger correctement l’économie de l’époque de transition » (« L’économie soviétique en danger », octobre 1932). Ceci vaut aussi bien pour l’Etat ouvrier américain à venir que pour l’Union soviétique d’alors. En 1932, l’Union soviétique était un Etat ouvrier dégénéré dirigé par une bureaucratie stalinienne parasitaire et conservatrice et l’on peut présumer que ce ne serait pas le cas d’un Etat ouvrier issu d’une révolution prolétarienne aux Etats-Unis.
J’ai principalement abordé jusqu’à présent les aspects de la planification étatique. J’ai introduit la question de la démocratie ouvrière principalement en termes de qui décide en dernier ressort des paramètres fondamentaux de croissance économique. Mais je n’ai pas encore parlé du rôle du marché. C’est une question compliquée. Là où le marché est important et, à certains égards, dominant, c’est lorsqu’il faut décider en quelle proportion il faut produire les différents biens de consommation.
Il existe littéralement des dizaines de milliers de modèles, de styles et de tailles de vêtements. J’en ai fait la douloureuse expérience il y a quelques semaines quand j’ai aidé ma fille à déménager dans un nouvel appartement avec son petit ami. Je vous jure qu’elle a au moins 80 paires de chaussures, toutes de styles différents. Il y a des milliers de modèles différents d’appareils ménagers, d’ustensiles et de meubles. Même dans une économie collectivisée, il y aura des dizaines de sortes et de modèles de voitures. Tout le monde ne voudra pas conduire le même genre de voiture. Et donc cela ne tient pas debout d’imposer un plan détaillé, même à court terme, pour la production des biens de consommation. La production devra être constamment ajustée à la structure changeante de la demande.
Cependant, coordonner rapidement et efficacement l’offre et la demande au sein d’une économie collectivisée n’exige pas une concurrence des entreprises d’Etat les unes avec les autres. Dans des Etats ouvriers à direction stalinienne comme l’ex-Union soviétique ou la Chine aujourd’hui, les termes « socialisme de marché » et « réformes de marché » signifient soumettre les entreprises à la concurrence des unes avec les autres. Les directeurs d’usine ont le pouvoir de décider ce qui va être produit et en quelle quantité et ils reçoivent l’ordre de vendre leurs produits au prix le plus élevé possible sur le marché, que ce soit aux consommateurs ou à d’autres entreprises. L’objectif déclaré est de maximiser la rentabilité de l’entreprise et, d’habitude, le revenu des directeurs et aussi celui des ouvriers sont liés à la rentabilité (ou à l’inverse aux pertes). Nous sommes contre ce système parce qu’il reproduit une bonne partie des inégalités et des aspects irrationnels du système de marché capitaliste.
Pour rendre hommage à ma fille, je vais donner l’exemple de l’industrie de la chaussure fonctionnant dans les conditions du « socialisme de marché » dans un Etat ouvrier bureaucratiquement déformé tel que la Chine. Prenons deux usines de chaussures – nous les appellerons A et B – et toutes les deux produisent des paires de chaussures de ville standard pour hommes (que personne dans cette salle n’a probablement jamais portées ni n’a l’intention de porter). Disons que l’usine A est relativement neuve et donc ses machines sont beaucoup plus avancées sur le plan technologique que celles de l’usine B. Par conséquent, l’usine A peut produire les mêmes paires de chaussures en utilisant 25 % en moins de temps de travail que l’usine B.
Le prix du marché pour une paire de chaussures est égal au coût moyen de production dans toute l’industrie. L’usine A produit en dessous du coût moyen et donc en tire un joli profit. Ses directeurs s’octroient une bonne paye et des primes, et ses ouvriers obtiennent aussi des augmentations de salaire significatives car elle est rentable. De l’autre côté, l’usine B, qui fabrique la même chose, perd continuellement de l’argent parce que ses coûts sont au-dessus de la moyenne du secteur et des prix en cours sur le marché. Si le gouvernement ne se met pas à subventionner cette usine, certains ouvriers seront licenciés ou l’ensemble des ouvriers vont devoir accepter des réductions de salaires et de leurs avantages sociaux, tout comme sous le capitalisme, bien qu’ils n’y soient pour rien.
Nous sommes contre la concurrence des entreprises d’Etat les unes avec les autres. Nous sommes pour utiliser le marché comme base de calcul mais pas pour la concurrence sur la base du marché. Nous sommes pour ce qu’on pourrait appeler un système de marché à direction centralisée dans le domaine des articles de consommation. Comment cela fonctionnerait-il ? Revenons encore à mon exemple de l’industrie de la chaussure. On aurait un organisme central de distribution coordonnant la production de plusieurs usines de chaussures. Il fournirait les chaussures aux commerces de détail et aux coopératives de consommateurs. Vous pouvez même les acheter par Internet.
Disons que, du fait d’une erreur de calcul ou d’une fluctuation de la demande, il y a trop de chaussures de ville et pas assez de chaussures de sport (chaussures de course, de randonnée, de basket, notamment celles qui sont approuvées par Michael Jordan). Donc, que se passe-t-il avec ce système ? Les directeurs de l’organisme de distribution téléphonent à quelques usines et disent : « Bon, réduisez la production de chaussures de ville, augmentez la production de chaussures de sport. Si vous avez besoin de machines spéciales qui vous font défaut, si vos ouvriers ont besoin d’un recyclage professionnel, pas de problème. Nous vous le fournirons. » C’est tout. L’argument fondamental, c’est que la direction reste centralisée mais qu’elle utilise le marché comme base de calcul afin d’ajuster l’offre à la demande dans ce secteur particulier.
Syndicalisme ou gouvernement ouvrier
Quelle est maintenant la différence entre notre programme marxiste et le programme syndicaliste en ce qui concerne l’organisation de l’économie après la révolution ? Avant la Révolution bolchévique de 1917, le syndicalisme révolutionnaire représentait, à gauche, la principale alternative au marxisme. Certains des premiers dirigeants du mouvement communiste qui devinrent par la suite des partisans de l’Opposition de gauche trotskyste ne commencèrent pas comme marxistes mais comme syndicalistes révolutionnaires : James P. Cannon aux Etats-Unis, Alfred Rosmer en France, Andrés Nin en Espagne.
L’essentiel du programme syndicaliste pour la réorganisation postcapitaliste de l’économie, c’est que les ouvriers doivent avoir tout le pouvoir de décision au sein d’entreprises autonomes ou, au moins, dans certains secteurs de l’économie. Aucun pouvoir gouvernemental ne serait placé au-dessus de celui des syndicats industriels. On peut dire que le syndicalisme est une version industrielle ou prolétarienne de l’anarchisme. Un intellectuel anarchiste britannique, George Woodcock, en a donné une description dans les années 1940 :
« Le syndicat, d’un autre côté, repose sur l’organisation des ouvriers par industrie sur le lieu de travail. Les ouvriers de chaque usine, entrepôt ou ferme constituent une unité autonome qui dirige ses propres affaires et qui prend toutes les décisions relatives au travail à faire. Ces unités sont organisées sur une base fédérale en associations industrielles afin de coordonner l’action des ouvriers de chaque industrie. L’organisation fédérale n’exerce aucun pouvoir sur les ouvriers dans aucun secteur industriel et ne peut pas imposer son veto à une mesure comme le fait l’exécutif d’un syndicat. »
– George Woodcock, Railways and Society [Les chemins de fer et la société] (1943), cité dans son Anarchist Reader [Anthologie de l’anarchisme] (1977)
En d’autres termes, le programme anarchiste bakouninien classique d’une fédération de communes autonomes est ici remplacé par une fédération d’entités économiques autonomes, industrielles ou autres.
De nos jours, que ce soit aux Etats-Unis ou ailleurs, nous ne rencontrons à ma connaissance nulle part des tendances syndicalistes importantes et nous ne sommes nulle part en concurrence avec de telles tendances. Donc, pourquoi est-ce que je veux parler du syndicalisme ? J’ai deux raisons. La première, c’est que, s’il y a un regain important de luttes ouvrières aux Etats-Unis, beaucoup de jeunes de gauche radicaux qui se situent actuellement autour du milieu anarchiste deviendront ouvriéristes. Faites-moi confiance là-dessus, j’ai vécu cela. Par conséquent, ils seront partisans d’une sorte de programme syndicaliste, c’est-à-dire un amalgame d’anarchisme et d’ouvriérisme.
L’autre raison, c’est la Chine. Lorsque la situation politique va s’ouvrir en Chine, et cela va arriver, je pense que les idées syndicalistes, et même des tendances syndicalistes, peuvent gagner la sympathie de certains ouvriers chinois. Les ouvriers chinois ont déjà fait l’expérience de fortes doses de capitalisme et, d’après les témoignages qu’on peut en avoir, ils n’aiment pas cela. En même temps, il se peut que beaucoup d’ouvriers chinois identifient le marxisme-léninisme et la planification centralisée au dirigisme bureaucratique, sans parler de la corruption. Et donc, quand il y aura une ouverture, certains ouvriers ainsi que des intellectuels de gauche chinois pourront se dire : « Débarrassons-nous des capitalistes et des bureaucrates du PCC et les ouvriers vont prendre les choses en main et diriger eux-mêmes les usines, les chantiers de construction, les mines de charbon et les chemins de fer. »
Il n’a jamais existé et il n’existera jamais d’économie organisée selon les principes syndicalistes, tout comme il n’a jamais existé et il n’existera jamais de société organisée selon les principes anarchistes. Mais si nous rencontrons un militant de gauche sérieux qui défend un programme syndicaliste, il ne suffit pas de dire qu’un tel programme ne pourra jamais se réaliser. Nous voulons aussi le convaincre que, même si c’était possible, si on l’appliquait en pratique cela irait à l’encontre des intérêts des ouvriers et de la société dans son ensemble.
Le problème avec le syndicalisme ressemble beaucoup à celui qu’il y a avec le « socialisme de marché ». Un programme syndicaliste reproduirait obligatoirement beaucoup des inégalités et des aspects irrationnels du capitalisme. Si les unités économiques sont vraiment indépendantes les unes des autres, elles ne peuvent entrer en interaction que selon les règles du marché déterminées par la modification constante de l’offre et de la demande. Inévitablement, cela signifie que certains ouvriers doivent se retrouver au chômage ou subir des pertes de revenu quand le marché se retourne contre eux.
Au risque de passer pour un fétichiste de la chaussure, laissez-moi reprendre l’industrie de la chaussure. (Vous vous apercevez à quel point porter des cartons de chaussures dans les escaliers pendant 15 jours m’a ramolli le cerveau !) Cette fois-ci, nous allons l’examiner d’après le modèle d’une économie syndicaliste. L’industrie de la chaussure est organisée dans un seul syndicat industriel autonome. Ce dernier tire ses revenus de la vente de chaussures aux particuliers et aux magasins. De son côté, il achète du cuir, du caoutchouc, du plastique et autres matériaux à d’autres syndicats autonomes.
Imaginons qu’il y ait un surplus de cuir. On a produit plus de cuir qu’il n’en faut au syndicat de l’industrie de la chaussure en fonction du volume actuel de sa production et de la demande des consommateurs. Les directeurs du syndicat de la chaussure disent à leurs homologues de l’industrie du cuir : « Nous n’avons besoin que de 80 % de votre cuir, nous n’allons pas en acheter plus car il ne nous en faut pas davantage. » Alors, que va-t-il se passer ? Ces entreprises sont autonomes les unes par rapport aux autres. Certains ouvriers de l’industrie du cuir vont devoir être mis au chômage ou, à défaut, ils vont devoir accepter une réduction de leur salaire et de leurs avantages sociaux car le secteur a des revenus en baisse.
Pour le contrôle de la production par la démocratie ouvrière
Même si ceux qui défendent le syndicalisme pensent qu’ils sont farouchement anticapitalistes, leur programme reproduirait dans les faits beaucoup des inégalités et des aspects irrationnels du capitalisme, malgré toutes les bonnes intentions. Nous sommes contre le programme syndicaliste de l’autogestion ouvrière des entreprises. Mais nous sommes en faveur de la participation démocratique maximale des travailleurs dans les décisions à prendre au niveau de l’usine, du chantier de construction, de l’entrepôt, du supermarché ou de l’aéroport. Le chapitre sur l’Union soviétique du Programme de transition écrit en 1938 déclare : « Les comités d'usine doivent reprendre le droit de contrôle sur la production. » Voilà notre programme non seulement dans le passé mais aussi pour l’avenir.
Qu’est-ce que cela signifie concrètement ? En quoi est-ce différent du programme syndicaliste d’autogestion ouvrière ? Ce que nous entendons par contrôle ouvrier dans une économie socialisée, c’est que les représentants démocratiquement élus des ouvriers auront officiellement une voix consultative dans toute décision économique concernant l’entreprise ainsi qu’aux niveaux plus élevés. Disons que le Ministère de l’Industrie responsable de l’aéronautique propose de dépenser quelques centaines de millions de dollars pour la rénovation d’une vieille usine en remplaçant ses machines obsolètes par des équipements plus modernes. Les directeurs, les ingénieurs et les techniciens vont se réunir avec le comité d’usine élu et ils vont ensemble mettre au point un plan pour rénover l’entreprise. Ce plan sera présenté au Ministère de l’Industrie. Il ne sera pas simplement imposé d’en haut sans que les ouvriers aient leur mot à dire.
Il y a un autre domaine important où les comités d’usine élus joueraient un rôle important, y compris en remplaçant même une intervention directe de l’encadrement, c’est le maintien de la discipline dans le travail. Comment faire avec un perpétuel tir-au-flanc ou un ouvrier si incompétent qu’il perturbe la production et peut-être même met en danger d’autres ouvriers ? Comment faire avec un ouvrier qui abuse des congés maladie, qui se met en maladie simplement parce qu’il veut se prendre une journée pour aller à la pêche ? Il est bien préférable que ceux qui traitent ce genre de problème soient des représentants directs des ouvriers qui sont politiquement plus conscients et plus responsables socialement.
Au fond, une économie collectivisée et centralement planifiée n’est en rien incompatible avec une participation très complète et active des ouvriers aux niveaux les plus fondamentaux de l’économie, ni avec l’élection des délégués dans les soviets.
Mais, à l’opposé des systèmes d’« autogestion ouvrière », le contrôle ouvrier au sein d’une économie socialiste ne donne pas le pouvoir aux comités d’usine individuels d’avoir le dernier mot concernant l’ampleur ou la composition des investissements, étant donné que des groupes particuliers d’ouvriers ne peuvent prétendre s’arroger sans limite le budget de l’Etat, c’est-à-dire le surplus social collectif. Avant de distribuer sa part à chaque ouvrier, il faut déduire de la production sociale totale les ressources pour le remplacement et l’extension des moyens de production, les dépenses pour les personnes âgées et les handicapés, pour l’éducation et pour la santé, etc. Comme l’a fait remarquer Marx : « Ce qui est enlevé au producteur, en tant qu'individu, il le retrouve directement ou indirectement, en tant que membre de la société. »
Comme le disait Isaac Deutscher dans son discours « De l’Homme Socialiste » (1966) :
« Nous ne soutenons pas que le socialisme puisse résoudre tous les problèmes de la race humaine. Nous luttons tout d’abord contre les problèmes qui sont créés par l’homme et que l’homme peut résoudre. Trotsky parlait ainsi des trois tragédies dont souffrait l’humanité : la faim, le sexe et la mort. La faim est l’adversaire dont le marxisme et le mouvement ouvrier moderne relèvent le défi […]. Oui, le sexe et la mort poursuivront encore l’Homme Socialiste ; mais nous sommes convaincus qu’il sera mieux équipé que nous pour leur faire face. »
http://www.icl-fi.org/francais/lebol/198/transition.html
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